Le matérialisme peut-il rendre malheureux?



Le terme "matérialisme" est généralement connoté négativement, et de nombreuses expérimentations en psychologie le confirment : les gens qui cherchent bonheur ou simplement plaisir dans la possession de biens matériels (par rapport à la population générale)...

- sont de manière générale, moins heureux dans leur vie
- sont de manière générale, moins satisfaits de leur vie
- sont plus susceptibles de vivre des épisodes dépressifs
- sont davantage sujets à la paranoïa
- sont plus susceptibles de développer des troubles narcissiques

Cela étant dit, la majorité des études qui explorent les liens entre le matérialisme et les troubles précédemment cités, sont des études de nature statistique, qui tirent des conclusions corrélatives : si l'on peut dire que les gens matérialistes sont en proportion, plus nombreux à être paranoïaques ou dépressifs, que la population générale, on ne peut pas pour autant dire que le matérialisme en est la cause, une des causes, ou l'inverse.

Pour avoir de telles réponses, il faut examiner plus profondément, et par l'expérimentation scientifique, les relations que le matérialisme entretient avec d'éventuels troubles ou pathologies, avec le plaisir, le bonheur, le ressenti. C'est ce qu'ont souhaité explorer Leaf Van Boven, de la University of Colorado, et Thomas Gilovich, de la Cornell University.

Achat de services versus achats de bien

Les deux chercheurs ont mis en place une étrange expérimentation visant à déterminer dans quelle mesure se montrer matérialiste pouvait avoir un impact sur le plaisir ou le bonheur ressenti (Van Boven & Gilovich, 2003). Pour cela, ils divisèrent aléatoirement un groupe d'étudiants en deux sous-groupes, chacun ayant des consignes particulières : 
  • on demandait au premier groupe d'écrire une description d'un bien matériel qu'ils avaient acquis, et qui les avait rendu heureux. Cela pouvait être tout bien qu'ils possédaient ou avaient possédé, tangible (ordinateur, voiture, vêtement...). Cela pouvait également être un bien qu'ils avaient eux-même acheté, ou qu'on leur avait offert.
  • on demandait au second groupe de rédiger une description d'un service acheté (là encore, soit qu'ils avaient acheté eux-même, soit qu'on leur avait offert). Ce que l'on entend par service ici, est tout chose, évènement, qui leur a procuré une expérience de vie : cela pouvait être un diner au restaurant, un billet de concert (ce n'est pas à proprement parler un bien matériel puisque ce que l'on offre, ce n'est pas vraiment le billet mais la possibilité de passer un agréable moment!), un voyage, une sortie...
Pour évaluer leur condition psychologique, les expérimentateurs effectuaient de courtes mesures avant et après la rédaction de la description. Une semaine plus tard, les mêmes participants recevaient la description qu'ils avaient écrite, et on leur demandaient de la lire et d'y réfléchir. On leur demandaient ensuite de faire à nouveau évaluer leur condition psychologique avec le même test que précédemment, permettant d'estimer leur ressenti du moment (mesures, donc, aux trois étapes de l'expérimentation).

Comparer les résultats obtenus pour les deux groupes distincts permettrait donc de comparer leur ressenti au souvenir de deux types de bien : matériel ou immatériel. Il est apparu révélateur que les personnes qui se sentaient le mieux, étaient celles qui avaient relu la description du bien immatériel qu'ils avaient vécu, plutôt que celles qui avaient relu la description du bien matériel qu'ils avaient possédé.

Faut-il convoiter l'expérience de vie?

De façon prédictive et au vu des résultats de cette expérimentation, Van Boven et Gilovich estimèrent logique que tout un chacun passe plus de temps à penser à, et à se remémorer, des souvenirs d'expériences agréables plutôt qu'à songer à des biens matériels acquis auparavant.

Pour tester cette hypothèse, ils demandèrent à leurs sujets de se remémorer un bien matériel et et un bien immatériel qui les avaient rendu particulièrement heureux. On leur demanda ensuite auquel des deux ils pensaient (se souvenaient) le plus souvent. Là encore, les résultats indiquèrent clairement la prédominance du bien immatériel sur le bien matériel (à hauteur de 83%). 

Non seulement, donc, les biens immatériels (services, évènements de vie) rendaient plus heureux sur l'instant, mais également, donnaient l'occasion par la suite d'augmenter notre ressenti de bonheur, du fait qu'on se remémore plus souvent ces épisodes, plutôt que les biens matériels acquis.

D'où vient cette incroyable différence entre les types de biens?

Il semble bien que l'on ait conscience du fait qu'un bien immatériel nous procure plus de plaisir, c'est probablement pour cela, par ailleurs, qu'on se remémore plus souvent l'épisode. Reste à savoir pourquoi : Van Boven (2005) suggère trois hypothèses explicatives : 

1/ Les évènements de vie s'améliorent avec le temps (les expériences prennent de nouvelles significations à l'aune des évènements suivants, notamment), tandis que les biens matériels ne peuvent que rarement faire autre chose que de se dégrader. 

On peut penser aux évènements de vie d'une façon plus abstraite lorsqu'on se les remémore. Sur un événement globalement très plaisant, on oubliera volontiers les détails ennuyeux sur le coup, ou même, on en rira en s'en souvenant. Combien de situations cocasses et très embêtantes sur le coup, nous font finalement sourire aujourd'hui? Lorsque vous vous souvenez d'un été ou de vacances agréables, vous vous souvenez généralement de l'ensemble et du sentiment que cette expérience vous a laissé, sans pour autant vous souvenir de chaque instant de cette expérience (et notamment les instants d'ennui). A contrario, les biens matériels sont fixes et il est difficile de s'en souvenir autrement que de manière concrète : ce téléphone portable dont vous rêviez n'était après tout qu'un téléphone. Cette voiture que vous vous êtes acheté n'était qu'une voiture. Les évènements que vous auriez passé dedans, par contre, resteront plus longtemps dans votre esprit que la simple et insipide pensée de vous l'être offerte.

2/ Les évènements de vie résistent aux comparaisons défavorables : du fait qu'ils sont uniques, ils sont difficilement comparables entre eux, mais également avec les évènements vécus par votre groupe social.

Or, les comparaisons sociales ont un impact incroyablement élevé sur la valeur que l'on accorde aux choses. Par exemple, Solnick & Hemenway (1998) montrèrent que les gens préfèrent gagner 50 000 $ si tous les autres gagnent 25 000$, plutôt que de gagner 100 000$, et tous les autres 200 000$

Dans le cas de valeurs monétaires (de nos gains, par exemple), ce n'est pas tant cette valeur monétaire qui compte, mais cette valeur monétaire par rapport à celle d'autrui. Or, un effet similaire de comparaison sociale existe pour les objets plus que pour les évènements de vie.

Autrement dit, lorsque l'on juge la valeur d'un bien, d'une situation, d'un cadeau..., pour nous, il ne s'agit pas de savoir ce qu'il vaut réellement mais ce qu'il vaut par rapport à ce que les autres ont. A contrario, des évènements de vie, tout comme certains objets, ont une valeur sentimentale qui en augmente grandement la valeur - et vous aurez constaté que ce type d'objet a valeur sentimentale a beau se dégrader, cette valeur sentimentale, elle, ne fait généralement que prendre de l'ampleur.

La valeur d'un objet tangible, donc, est beaucoup plus soumise à ces lois de comparaisons sociales, ainsi qu'aux comparaisons inter-objets : dans le contexte social, la valeur d'un objet se mesure davantage en comparaisons avec autrui. La valeur que nous accordons à chaque objet dénué de valeur sentimentale, n'a pas grand chose à voir avec la valeur monétaire de cet objet : c'est ce qu'il vaut par rapport à ce qu'ont les autres, qui compte, et qui affecte notre jugement de valeur de cet objet.

Également, lorsque l'on a le choix entre plusieurs objets (par exemple plusieurs téléviseurs dans un magasin), il est beaucoup plus facile d'en faire des comparaisons défavorables, notamment entre notre choix et les autres disponibles (voir par exemple, Morewedge et al., 2010 : comparer les produits, est-ce toujours une bonne idée? et Schwartz sur les raisons pour lesquelles trop de choix peut être mauvais)

Les expériences de vie semblent beaucoup plus résistantes à cette sorte de comparaison. Pour expliquer ce phénomène, Van Boven avance l'idée selon laquelle cet effet viendrait de l'unicité des évènements de vie : puisqu'ils sont uniques, il est plus difficile de les comparer à d'autres évènements, ou aux expériences de vie d'autrui.

3. Les expériences de vie ont une forte valeur sociale. 

En premier lieu, les expériences de vie ont tendance à encourager les relation sociales, ou augmenter la valeur de celles existantes : lorsque vous êtes conviés à un dîner, cela vous procure un lien social le temps du dîner, cela peut également raffermir les liens sociaux avec vos convives. Si le moment est agréables (et même parfois s'il est désagréable), vos relations sociales évoluent grâce à cette expérience de vie, ce qui n'est pas souvent le cas avec des objets, surtout personnels.

En second lieu, il est socialement plus admis d'évoquer les expériences de vie plutôt que les objets : les gens qui ne cessent de parler de leurs possessions sont en moyenne moins appréciés que ceux qui vont parler de leurs aventures de vacances.

Limites

Bien entendu, il faut reconnaitre que ce type d'expérience ne se suffit pas à elle même pour tirer des conclusions fermes et définitives. Van Boven lui-même modère les conclusions en rappelant plusieurs points sur lesquels il serait judicieux d'établir des recherches plus approfondies :
  • L'expérimentation présentée ici s'est basée sur le ressenti à court terme (aux trois instants d'évocation du bien immatériel ou matériel plaisant : avant la rédaction, après la rédaction, après la lecture). Si ça reste néanmoins probable, il n'est cependant pas déterminé que ces petits instants de bonheur participe à un ressenti heureux plus grand sur le long terme. (Mais voir Nelson & Meyvis, 2008 : pourquoi les petits bonheurs du quotidien rendent-ils plus heureux que plusieurs grands bonheurs).
  • Les gens matérialistes, de par leur nature, prennent peut être davantage de plaisir, à la fois sur le court terme et au long terme, dans la possession des biens matériels plutôt qu'immatériel..
Le dilemme du matérialiste

Malgré ces limites, il semble que cette expérimentation montre de bonnes raisons (psychologiquement parlant) pour préférer les expériences de vie aux possessions matérielles, tout simplement parce que les premières nous rendent plus heureux que les secondes - au moins à l'instant ou on se les remémore. Il s'agit également d'une donnée intuitive, puisqu'apparemment, nous savons que les biens immatériels nous procurent plus de plaisir.

Pourtant, nous vivons clairement dans une société matérialiste, dans laquelle les objets ont une valeur bien plus grande que ce que leur contribution à notre bien-être, ne laisserait présager, par rapport à des services immatériels. Mais comment se fait-il que d'un côté, nous sachions que les biens immatériels sont mieux, mais que nous participions tout de même à ce matérialisme de notre société contemporaine? Un petit biais psychologique d'attribution causale, pourrait l'expliquer : si nous avons tendance à surévaluer le matérialisme d'autrui, au contraire, nous avons tendance à sous-évaluer le notre, et à considérer nos achats de biens matériels comme nécessaires, ou avec indulgence

La psychologie sociale connait bien ce phénomène : les intentions, les sentiments, les pensées... connotés négativement se constate bien plus souvent chez les autres que chez soi! Or, le matérialisme étant connoté négativement, il est évident qu'autrui se montre souvent beaucoup plus matérialiste que nous...


Sources :
  • Solnick, S.J., & Hemenway, D.(1998). Is more always better? A survey on positional concerns. Journal of Economic Behavior and Organization, 37, 373-383.
  • Van Boven, L. (2005) Experientialism, Materialism, and the Pursuit of Happiness. Review of General Psychology, 9, 132-142.
  • Van Boven, L., & Gilovich, T. (2003). To do or to have? That is the question. Journal of Personality and Social Psychology, 85, 1193-1202.