Le pouvoir corrompu des psys : Rosenhan et l'antipychiatrie.



Qu'est-ce que la normalité, qu'est-ce que l'insanité? Au royaume des fous, comment reconnait-on les sains d'esprit? Et si la folie n'était affaire que de jugement partial et biaisé?

Au début des années 1970, alors que la psychiatrie s'émerveille de l'arrivée de nombreux médicaments sur le marché, qui permettront de traiter les troubles mentaux, des voies s'élèvent contre l'usage intensif des psychotropes et la perte de repère et d'éthique dans le milieu des soins psychologiques et pharmacologiques. Parmi elles, celle de David Rosenhan, l'un des précurseurs de l'antipsychiatrie, qui rejettera les abus médicamenteux et thérapeutiques, illustrant son choix par une expérience désormais devenue célèbre.

D.L. Rosenhan (1973) et le diagnostic auto-réalisant

La question du diagnostic de trouble mental a toujours témoigné d'une complexité intrinsèque : quelle est la normalité, comment conçoit-on son absence, comment les mesure-t-on? Aussi complexe qu'elle soit, elle s'est pourtant montré nécessaire de nombreuses fois, dans des buts de soins, de compréhension, de justice... Par exemple, en matière de justice, les experts psycho-légaux ont régulièrement pour tâche de décider de la responsabilité d'un délinquant ou d'un criminel. Se pose alors la question de savoir si celui-ci présente un trouble mental ou non, et à quel degré.Mais le trouble ou l'esprit sain s'évalue-t-il seulement à partir de l'individualité de la personne?

C'est sur cette voie que Rosenham fonde sa réflexion. Si les sains d'esprits ne pouvaient être détectés comme tel dans un hôpital psychiatrique, alors, cela signifierait que l'environnement de l'hôpital, autant ou plus que l'individu, influence le jugement du personnel médical. Pour en délibérer, 8 personnes saines d'eesprit furent admises dans 12 différents hôpitaux ou cliniques psychiatriques (certains essayèrent plusieurs de ces établissements). Pour se faire admettre, ils devaient mimer devant un préjugé expert psychiatrique, certaines caractéristiques typique de troubles mentaux. Une fois admis dans l'établissement psychiatrique, ces pseudos-malades mentaux (donc, en fait, de vrais expérimentateurs testant le système) avaient pour consigne d'agir "normalement", c'est-à-dire, sans simuler de troubles mentaux, et donc, de façon habituelle.

Les pseudos patient venaient de différents milieux. Le groupe comprenait 3 femmes et 5 hommes. Tous utilisèrent un faux nom. Certains durent mentir à propos de leurs occupations (surtout les psychiatres, car il y'en avait parmi eux!), sinon, le personnel médical des établissements testé aurait pu agir anormalement (par exemple, en faisant plus attention qu'avec leurs patient habituels). Plusieurs types d'établissements psychiatriques furent testés.

Les pseudos patients devaient prendre un premier rendez-vous avec un spécialiste de l'établissement dans lequel il se rendait. ces pseudo-patients lui indiquaient qu'ils entendaient des voix, symptômes cohérents avec un diagnostic de psychose.

Tous sans exception furent immédiatement admis dans l'établissement. Les pseudos patient furent d'ailleurs très étonnés d'être admis si facilement. Néanmoins, ils devaient alors agir tout à fait normalement dans l'espoir que le personnel médical le remarque. Plus vite on les reconnaitrait sains d'esprit, plus vite ils sortiraient.

Peut on être reconnaitre un sain d'esprit au milieu des fous?

Contrairement à ce à quoi on aurait pu s'attendre, les sains d'esprit ne furent pas remarqué immédiatement, mais passèrent environ 19 jours en moyenne (de 7 jusqu'à ... 52 jours!) au sein des établissements psychiatriques avant d'être reconnus sais d'esprit et libérés. Et pourtant, lorsqu'il étaient relâchés, ils n'étaient pas pour autant considérés comme sains d'esprit, mais reçurent systématiquement le diagnostic de "Schizophrène en rémission"... Assez curieusement, les personnes les plus aptes, apparemment, à détecter les sains d'esprit au milieu des fous, furent... les fous eux-même (35 sur 118 patients) ainsi que des visiteurs hors corps médical.

Reste à expliquer comment cela peut se produire... Plusieurs hypothèses explicatives ont été avancées : le personnel médical est sujet à des erreurs et des biais de diagnostic concernant leur patients, sachant qu'une part d'entre eux essaie de simuler un état sain d'esprit pour sortir. Inévitablement, le personnel médical se méfie et voit de la simulation plus qu'il n'y en a en réalité. Les psychiatres diagnostiquent donc davantage des personnes saines d'esprit comme présentant un trouble mentaux (faux positif - erreur de type 1), plutôt que des personnes présentant un trouble mental, comme saine d'esprit (faux négatif - erreur de type 2).

Toutefois, une seconde expérimentation fut arrangé dans un autre hôpital pour tester cette éventuelle propension aux erreur de type 2 (juger sain une personne présentant un trouble mental). Pour cela, les médecins et le personnel de cet hôpital furent prévenus à l'avance que de faux patients se présenteraient à l'admission, parmi les vrais, dans les trois mois suivants. Le personnel médical devrait alors noter sur une échelle de 10 point, le degré de trouble mental de chacun de leurs patients.

41 patients furent détectés par au moins un membre du personnel médical. 23 seulement furent suspectés au moins par un psychiatre. 19 furent "découverts" par au moins un psychiatre et un membre du personnel. Le hic... c'est qu'en définitive, aucun faux patient ne s'était présenté! Il apparait donc qu'en définitive, le personnel médical puissent également, si les conditions sont réunies, établir de faux négatifs, laissant libre et sans prise en charge une personne qui devrait recevoir des soins.

La rigidité des étiquettes diagnostiques.

Une fois affublés de l'étiquette de trouble mental, une personne est ainsi souvent vu au filtre de cette étiquette : tandis que des personnes présentant un trouble mental peuvent très bien passer inaperçues si l'on a aucune raison de lui chercher un trouble mental, des personnes saines d'esprit, quant à elle, ont du mal a faire diminuer les préjugés des soignants la concernant, quand bien même ces personnes se comporteraient tout à fait normalement.

C'est en quelque sorte une application des théories de la gestalt, pour lesquels un objet est toujours vu dans le contexte de l'ensemble qui l'entoure. Difficile, lorsqu'on juge ou qu'on est jugé, de se débarasser des préjugés.

L'histoire même des patients sera ré-interprétée selon les étiquettes et préjugés, et ré-écrite par le psy et le personnel médical selon les théories auxquelles il adhèrent, et pour justifier ces à priori. La psychologie sociale a par ailleurs souvent démontré qu'inconsciemment, lorsque l'on a collé quelqu'un dans une catégorie, non seulement on voit davantage les éléments qui confirme son appartenance à cette catégorie (plutôt que ceux qui l'infirment), mais en plus, ces préjugés se transmettent aisément d'un individu à l'autre. La vérité d'un être est distordue pour coller au moule qu'on lui soumet.

Les pseudo-patients avaient pris des notes quotidiennement, sur ce qu'il se passait lors de l'expérience. Bien entendu, afin que le personnel médical ne le découvre pas, les notes étaient réalisées à l'abri de leur vue. De plus ces notes étaient quotidiennement remise à des complices extérieurs, de sorte que le risque qu'elles soient découvertes était moindre. Toutefois, il apparut rapidement que mêmes ces précautions étaient tout à fait facultatives : lorsque des pseudo-patients furent découverts alors qu'ils étaient en train de noter, le personnel médical négligea cette activité et semblait la considérer comme une partie des symptômes psychotiques du pseudo-patient...

Même les comportements normaux étaient parfois interprété comme anormaux! Un pseudo-patient qui faisait les cent pas parce qu'il commençait à s'ennuyer, se vit demander par le personnel médical, s'il n'était pas un peu nerveux... Un autre pseudo-patient qui attendait dehors que le dîner soit servi (parce qu'il n y avait pas grand chose à faire à l'intérieur...) fut pris comme exemple par un psychiatre, qui voyait en ce comportement la démonstration typique de la nature orale (en lien avec le stade oral dans les théories psychanalytiques) du syndrome schizophrénique...

Si le point principal de cette étude consistait à démontrer l'effrayante réalité se cachant derrière le diagnostic en institution médicale, l'expérimentation ne s'arrêta pas là. Une autre étude au sein de l’expérimentation permit par exemple de pointer du doigt la déshumanisation dont étaient victimes les patients, ainsi que la désinvolture manifeste du personnel médical. Nous vous invitons à lire la suite sur l'article : Expérience d'hospitalisation psychiatrique.