Les biens matériels rendent-il heureux, davantage que les évènement de vie?



Si vous décidez de dépenser votre argent dans quelque chose qui vous rendra heureux, faudrait-il que vous achetiez un service, comme une sortie en week-end, ou un bien matériel, comme une nouvelle console de jeu? Certaines recherches que nous avons déjà évoquées ici suggèrent que les biens immatériels constituant des expériences de vie, apportent davantage de plaisir et contribuent davantage au bonheur à long terme, que les biens matériels (voir : Le matérialisme peut-il rendre malheureux? Van Boven & Gilovich, 2003). Cependant, Nicolao et ses collègues de l'université du Texas, affirment dans le Journal of Consumer Research, que ces études ne présentent pas l'ensemble du tableau (Nicolao et al., 2009).

Ce chercheur et son équipe expliquent par exemple que la précédente recherche de Van Boven et Gilovich (2003), se contentaient de comparer les biens (matériels et immatériels) dont le souvenir était bon, ou qui avaient apporter du plaisir. Ainsi, dans leur conclusion, il apparaissait que les biens matériels apportent plus de plaisir et contribuent au bonheur à long terme davantage que les biens matériels. Mais ces chercheurs ne parlent pas de biens dont le souvenir est mauvais, ou dont l'achat a finalement provoqué des regrets. Qu'en est-il alors dans ce cas? Si le dîner ou le voyage s'est révélé catastrophique, ou si l'objet acheté s'est révélé qualitativement bien inférieur à ce que son prix ne laissait présager?

Mauvais achat, mauvais cadeau

Pour tester cette condition, Nicolao et ses collègues montèrent une série de trois expérimentations. Dans les deux premières, deux groupes de sujets répartis aléatoirement devaient se remémorer des épisodes de vie, ou des biens matériels, qu'ils avaient vécu (pour les premiers) ou acquis (pour les seconds), et qu'ils avaient particulièrement apprécié ou déprécié. On leur demandait ensuite d'évaluer le ressenti (plaisir ou déplaisir) lié à ces épisodes ou biens matériels.

Les résultats confirmèrent ceux de van Boven et Gilovich : un épisode de vie (par exemple, un dîner) apporte davantage de plaisir à l'instant et de bonheur à long terme, que le bien matériel - à la condition que l'épisode ou le bien ait été apprécié.

Cela dit, pour certains des sujets (spécialement ceux qui avaient un score très bas sur une échelle évaluant leur tendance au matérialisme), lorsque l'épisode de vie avait été un désastre, c'est finalement le bien matériel dont il gardaient le meilleur souvenir, quand bien même celui-ci n'ait pas été à la hauteur de leurs espérances. Tout se passait comme si la déception d'un épisode de vie s'étant mal passé, laissait une trace plus profonde. A contrario, pour les personnes très matérialiste, c'est encore bel et bien l'objet qui avait (naturellement) le plus d'importance. Un évènement de vie qui s'était mal passé, rendait donc moins malheureux qu'un achat de bien matériel qui s'était révélé déplaisant.

Dans une troisième expérience, les participants achetaient effectivement un bien (immatériel ou matériel), et l'on mesurait le degré de plaisir que cet achat provoquait, à plusieurs reprises. Les chercheurs en tirèrent la conclusion suivante : lorsque qu'un achat de bien matériel s'était révélé décevant, les sujets avaient plus de facilité à l'oublier que lorsqu'il s'agissait d'un épisode de vie ayant mal tourné.

Explorant les données de ces trois expérimentations, Nicolao et collègues, conclurent donc que lorsqu'un épisode de vie tourne mal, cela nous rend un peu plus malheureux que lorsqu'un objet s'est révélé inutile. Cependant, comme le montraient Van Boven et Gilovich, lorsque le bien (immatériel ou matériel) s'est révélé plaisant, l'épisode de vie rendait effectivement et significativement plus heureux que le bien matériel.

L'expérience apporte bel et bien plus de bonheur que les biens matériels

Cette étude approfondit la recherche de Van Boven et Gilovich, en la confirmant notamment : un diner entre amis ou une sortie en famille, reste un évènement de vie apportant plus de bonheur à court et à long terme, que l'appropriation d'un bien matériel comme un vêtement ou du matériel électronique. Nicolao et collègues ont précisé que ce phénomène vient en partie du fait que l'on s'adapte (on s'habitue) plus facilement aux objets. Par conséquent, leur souvenir laisse une empreinte moins forte au fur et à mesure que le temps passe. Dans le cas du souvenir d'un épisode de vie, qu'il soit heureux ou pas, nous en ressentons l'effet plus longtemps. Il faut néanmoins préciser que cet effet est plus faible dans le cas de mauvais évènements. Les épisodes de vie semblent donc encore préférables aux objets matériels, dans la poursuite de notre propre bonheur (puisqu'on ne sait pas, avant de les vivre, s'ils vont se révéler désastreux ou non!).

D'autres raisons s'y ajoutent :
  • Les expériences de vie s'améliorent avec le temps, du fait que l'on a tendance à oublier les mauvais moment pour n'en garder que l'idée générale, satisfaisante, ou les bons côtés.
  • Les expériences de vie prennent de nouvelles valeurs symboliques au fur et à mesure que d'autres évènements de vie, nouveaux, permettent d'apprécier ou de donner de nouvelles significations aux anciens.
  • Les expériences de vie résistent plus facilement aux comparaisons, notamment sociales, car elles sont uniques : un diner au restaurant avec vos amis est un évènement unique à chaque fois, tandis qu'un objet dont vous auriez fait l'acquisition existe généralement en de nombreux exemplaires. Il en existe également de plus chers, de mailleurs, ou de nouveaux avec le temps qui passe.
D'un autre côté, cette étude rappelle que dans le cas d'une épisode de vie qui aurait mal tourné, ou d'un bien qui se serait révélé inutile ou déplaisant, le choix du bien matériel semble préférable lorsque l'on est peu matérialiste (mais encore faut-il savoir l'anticiper avant l'achat!), peut être parce qu'un évènement défavorable ou déplaisant reste plus longtemps en mémoire. Si vous êtes matérialiste, par contre, et paradoxalement, il semble que choisir l'évènement de vie plutôt que le bien matériel soit votre meilleure décision!

Bien entendu, puisqu'elle est issue d'un journal de recherche à propos de consommation, cette recherche ne traite que des biens ou services que l'on peut acheter. On pourrait cependant vouloir savoir ce qu'il en est dans le cas de biens ou d'épisodes de vie gratuits (ballade en forêt, dîner chez des amis plutôt que dans un restaurant...). Dans un contexte économique de crise comme celui que nous traversons actuellement, il pourrait effectivement être très intéressant d'en savoir davantage à ce sujet : peut être que les épisodes de vie gratuits apportent davantage de bonheur, à court et/ou à long terme, que des biens achetés!