Cours : la mémoire de l'enfant, organisation et représentations mentales



La qualité de mémorisation dépend hautement du type d'événement. pour le bébé, les éléments de la vie quotidienne sont plus faciles à souvenir. Mais d'autres caractéristiques interviennent dans la qualité de la mémorisation chez l'enfant, dont découlent ses capacités à reconnaître son environnement, utiliser ses connaissances, organiser celles-ci, bref, à s'adapter.

Ainsi, la mémoire des événements récurrents et des connaissances est essentielle pour le développement et l'évolution cognitive de l'enfant, pour lui permettre d'acquérir au fil des ans l'autonomie nécessaire qui en fera un adulte capable et responsable.

La qualité du récit pour l'organisation de la mémoire

La mémoire à long terme s'organise essentiellement sous la forme de connaissances sémantiques, grâce au langage. Le langage structuré organise la mémoire, et en retour, la mémoire restitue cette structure sous forme de langage. Aussi, en étudiant le langage de l'enfant, on étudie également sa mémoire, de façon indirecte.

Nelson et Greundel (1981) furent parmi les premiers à démontrer l’existence de cette organisation de la mémoire, en demandant à des enfants de raconter des évènements de la vie quotidienne, c'est-à-dire, en leur demandant de verbaliser des souvenirs. Or il apparait que dès 3 ans, les enfants raconte des récits en étant capable de les généraliser. Si on leur demande par exemple comment on fait des cookies, l'enfant est capable de raconter la façon dont on le fait, même si le récit est simpliste (on fait les cookies et on les mets au four) sans se focaliser ou introduire des éléments personnels (autobiographiques), par exemple, le fait que sa maman ait fait des cookie sans pépites de chocolat ou que le four est tombé en panne hier... dont il n'a d'ailleurs en général pas souvenir (phénomène d'amnésie infantile).

Autrement dit, l'enfant, dès 3 ans au moins, est capable de conceptualiser les évènements de sa vie personnelle pour en tirer des scripts : des objets, des acteurs, des suites d'action dans un ordre chronologique précis. Ces scripts sont des représentations mentales primitives, relativement rigides, mais très organisées. Ils décrivent des évènements de façon formelle (comment cela se passe généralement). Au fur et à mesure que l'enfant grandit, ces récits, au départ peu fournis, vont s'étoffer à partir de son expérience et des connaissances structurées dans sa mémoire à long terme : son système cognitif va acquérir des représentations mentales plus souples et plus détaillées, et sa mémoire va s'organiser progressivement comme celle d'un adulte.

Le poids du langage, reflet de la pensée

Toutefois, l'expérimentation de Nelson et Greundel se basait sur le langage, or, la mémoire est présente avant le langage. 5 ans après, Fivush & Mandler (1986) tentent alors de neutraliser la composante linguistique afin d'étudier la mémoire non-verbale et l'organisation de celle-ci. Pour cela, ils demandent à des enfants :
- Un récit imagé : l'enfant remet des images dans l'ordre, afin de créer une histoire qui représente un événement de la vie quotidienne.
- Un récit mimé.

Résultats : les enfants réussissent mieux l'épreuve des récits imagés que celle des mimes. Il y a en outre une différence qualitative : les enfant de 3 ans ne prennent pas forcément toutes les images pour raconter l'histoire, et sont, au contraire des enfants de 6 ans, incapables de raconter l'histoire en partant de la fin. Il y a un manque de flexibilité dans l'organisation de la représentation liées à l'évènement. Il n'y a donc pas que le langage qui explique que le récit se complexifie.

L'influence de l'expérience sur la mémorisation et l'adaptation

Afin de comprendre davantage la façon dont l'expérience se traduit en souvenirs, Fivush, 1984 étudie spécifiquement la composante empirique des enfants (l'expérience de ceux-ci). Pour manipuler cette composante empirique, il y a 2 façons de procéder : soit on prend des enfants de même âge n'ayant pas la même expérience (1/), soit on prend des enfants d'âge différents ayant la même expérience (2/).

1/ Les sujets sont des enfants de 3 ans qui rentrent tout juste à l'école (première année de maternelle), on leur demande de raconter une journée d'école. 4 groupes sont formés :
-    le 1er groupe doit la raconter dès le deuxième jour
-    le 2ème, après 2 semaines
-    le 3ème, après 3 semaines
-    le 4ème, après 10 semaines

Résultats : dès le 2ème jour, on observe un souvenir général et organisé, mais peu de détails. La représentation semble donc s'organiser dès la 1ère expérience, la structuration n'est donc pas progressive. A 10 semaines, la représentation est plus précise et plus riche en détails. Le niveau d'expérience joue donc sur la complexité, les détails, mais semble peu expliquer l'organisation (structure) de la représentation.

2/ Les sujets sont des enfants de 3 et 5 ans : ils doivent raconter le récit d'une séance de jeu qu'ils ont effectué de 1 à 4 fois. Entre 3 et 5 ans, les performances sont égales s'il s'agit d'une tâche non-verbale.
Si l'on introduit une nouvelle règle dans le jeu à la dernière séance de jeu, les performances des enfants de 3 ans chutent : ils sont beaucoup moins capable de raconter correctement la séance de jeu (et les règles du jeu). Ceux de 5 ans sont par contre capables d'intégrer les nouvelles variantes immédiatement.

Que suggèrent cette expérimentation? elle suggère que très tôt, les enfants sont capables de former des représentations mentales (souvenirs) d'évènements, et de les formaliser. Néanmoins, les enfants de 3 ans organisent vraisemblablement leur mémoire sous forme de scripts rigides, des formes primitives de représentations mentales. Passé 5 ans, l'enfant est par contre déjà capable de formaliser de vrais représentations mentales, détaillées et relativement souples.