Cours : Langage et langues : psycholinguistique versus linguistique



Dans la forme que nous connaissons et appliquons chaque jour, le langage est une spécificité de l'espèce humaine : si l'on rencontre sous certaines formes des rudiments de langage chez des espèces proches (primates) voire éloignées (mélodies des oiseaux), le langage humain reste par sa nature, le plus complexe et abouti des langages animaux. C'est également le plus grand domaine d'étude cognitiviste, appelé psycholinguistique

Née dans les années 1960, elle se distingue de l'aspect formel de l'étude du langage, la linguistique, qui est extérieure à l'homme, et étudie le langage pour lui-même. La Psycholinguistique, quant à elle, étudie la communication et le langage, sous l'angle de la théorie de l'information (émetteur - canal - récepteur). Elle étudie donc le parcours du langage en tant qu'information, et les caractéristiques de ses supports.

La redondance du langage humain

En tant que véhicule d'information, le langage humain possède certaines caractéristiques, dont l'une des principales est la redondance : le langage est redondant, il y'a souvent répétition d'information, pas nécessairement sous la même forme.

Cette caractéristique pallie l'incertitude du codage : lorsque l'homme s'exprime par le langage, il envoie des informations dont il sait qu'elles seront souvent comprises différemment, il communique donc à la fois verbalement (ce qu'il souhaite exprimer) mais également de façon non verbale (communication non-verbale) pour préciser cette communication. Le canal d'information est généralement à la fois sonore et visuel : l'émetteur fait attention à la fois au sens du message mais également à la façon dont il est exprimé, et aussi aux émotions ou expressions que le locuteur fait transparaître. Il prend également en compte le contexte, qui prend beaucoup d'importance dans le langage. Toutes ces expressions de communication correspondent à l'envoi de mêmes informations, données de différentes façons, lorsque l'on parle.

En témoignent ces divers phénomènes : 
- l'impression de bizarrerie. Propre aux discours, par exemple, de certains schizophrènes, le langage et l'expression corporelle ne coïncident pas du tout : l'homme peut à la fois parler d'une évènement très triste tout en riant. Dans le cas ou langage verbal et communication non-verbale entrent en incohérence, la communication provoque une impression d'étrangeté, de bizarrerie, et parfois même, met mal-à-l'aise. Ce phénomène démontre toute l'importance du langage non-verbal dans la communication.
- les émoticons : vous les avez déjà rencontré, ils fleurissent sur les discussions forum ou dans les mails, ces petits signes qui évoquent des émotions : :-) ; :'( ; :-D ; :-X ... Pourquoi ont-ils été inventés? Vous en aurez probablement déjà fait l'expérience, l'écriture est loin d'avoir autant de valeur communicative que les expressions du visage, là encore, du langage para-verbal. Mails et discussions internet regorgent de malentendus, du fait qu'aucun contexte émotionnel (expressions du visage, intonation de la voix...) n'est ajouté au texte. C'est pour pallier à ce manque de l'écrit, de langage à valeur communicatif para-verbal, que les émoticons ont été inventés, soulignant par ce fait l'importance des émotions et expressions pour la communication, et l'importance de la modalité visuelle dans le langage.
- Le contexte : allez vous comprendre le mot "pigeon" de la même façon dans les phrases suivantes? "Le pigeon s'est envolé après avoir mangé les quelques miettes de pain" et "le pigeon s'est envolé quand il comprit qu'il s'était fait escroqué". Dans un cas comme dans l'autre, on parle de pigeon, et même la proposition dans laquelle il se situe ("le pigeon s'est envolé") est exactement la même. La linguistique ne fait aucune différence. La psycholinguistique, étudiant le langage pour sa valeur communicative, en fait une grande, de différence! Le contexte permet de comprendre le sens de mot ou d'expressions identiques, et la valeur communicative (dans un cas, on parle d'un oiseau, dans l'autre, d'un pauvre homme qui s'est fait duper) est nettement modifiée par le contexte global, à savoir, l'ensemble de la communication.

Quelques autres caractéristiques

Ces divers phénomènes permettent de se rendre compte de l'importance de "l'autour de la parole". Langage et communication ne se limitent pas, dans le cas de l'homme, à la seule valeur informationnelle du support fourni par les mots. D'autres phénomènes propres au langage humain ont pu être mis en évidence :

- Le psychologue Miller a réalisé de nombreuses expérimentations sur le langage, dont il a pu déduire les caractéristiques suivantes  :
  • On reconnaît plus facilement (= plus vite dans une tâche de décision lexicale - chronométrie mentale) des mots que des syllabes, le sens d'un mot aide donc sa reconnaissance. 
  • On reconnaît plus facilement des chiffres que des mots, car il y a moins de chiffres que de mots. 
  • On reconnaît plus facilement des mots dans des phrases que lorsqu'ils sont isolés, cela prouve l'importance du contexte
  • Lorqu'on nous a présenté auparavant une série de mots d'un champs lexical, on reconnait plus facilement un mot appartenant à ce champs lexical qu'un mot n'y appartenant pas, d'où l'on peut déduire l'importance de l'attente (ce à quoi on s'attend, phénomène proche de l'influence du contexte, influe sur ce que l'on va comprendre du message véhiculé).
Le langage présente en outre des effets de fréquence ou fréquence d'usage : les mots sont reconnus plus rapidement s'ils sont fréquents dans le langage, mais également selon l'apprentissage personnel de celui qui en parle. Par exemple, une infirmière reconnait plus vite le mot "seringue" que le mot "meringue". Pour un pâtissier, c'est l'inverse! Ces effets de fréquences se retrouvent non seulement au niveau des mots, mais également au niveau des syllabes, voire au niveau des associations de lettres : dans une tâche pour laquelle il faut dire si la suite de symbole présentées contient des lettres ou non, "ss" se reconnaît plus facilement comme une suite de lettres que "xz", par rapport, par exemple, à une série de deux symboles tel que "#("

Le langage humain est donc bien loin de se limiter à sa seule structure (lettres, syllabes, mots, phrases). Non seulement l'aspect para-verbal est très important sur de nombreux aspects (contexte, émotions, cohérence, état d'esprit...), mais en plus, l'aspect social et culturel affine la perception de l'information langagière, de même que les liens entre unités linguistiques et conceptuelles. Étudier le langage humain et la communication ne peut donc se faire sans prendre en compte ces aspects de l'homme et de la société qui utilise un langage particulier.