Cours : L'intelligence : influencée par l'hérédité ou par l'environnement?



Dans l'étude des différences inter-individuelles concernant l'intelligence, l'existence de jumeaux vrais (monozygotes) est, si l'on peut dire, un coup de chance exceptionnel, permettant d'explorer l'influence de la génétique malgré un environnement différent, sur les aptitudes mentales (voir : origines des différences individuelles d'intelligence), à une époque ou le séquençage du génome n'était qu'un vague projet de spécialiste. La psychologie différentielle s'est saisie de cette chance pour apporter ses réponses dans le grand débat de l'inné/acquis.


Plusieurs situations expérimentales ont ainsi permi la collecte de données intéressantes, débouchant sur des conclusions quant aux significations des différences d'intelligence.

Différences entre jumeaux homozygotes et jumeaux hétérozygotes élevés ensemble

Plusieurs études ont exploré les différences entre paires de jumeaux homo et hétérozygotes, partant du principe que dans un milieu identique, seules les différences génétiques seraient à même d'expliquer une éventuelle différence d'intelligence au sein d'une paire de jumeaux. Des chercheurs se sont ainsi attachés à calculer le quotient intellectuel de ces jumeaux, puis à en évaluer le degré de ressemblance (coefficient de ressemblance, similaire à un coefficient de corrélation).

En 1981, Bouchard et Mc Goo présentent une étude-bilan rassemblant et interprétant les résultats de trois des études de ce type, réalisées auparavant. Dans cette recherche rétrospective, ils se proposent de calculer les coefficients moyens de ressemblance entre vrais et faux jumeaux, sur le plan du Quotient Intellectuel (et donc selon la théorie, de l'intelligence générale). Le résultat est sans appel : les vrais jumeaux ont un coefficient de corrélation entre leur QI, s'élevant à de 0.85, tandis que les faux jumeaux atteignent un coefficient de 0.58

Toutefois, l'une des aptitudes mentales primaires, le facteur spatial, ne présente pas de différence significative : 0.50 pour les vrais jumeaux et 0.45 pour les faux.

Que devrait-on en conclure? On pourrait dire que le milieu a effectivement une influence, puisque dans le cas de faux jumeaux, le coefficient de corrélation s'élève à 0.58, ce qui signifie qu'une corrélation est bel et bien présente. Ce serait néanmoins aller un peu vite en besogne : Les faux jumeaux, bien qu'ils n'aient pas un matériel génétique identique, ont néanmoins autant de matériel génétique en commun que des frères et sœurs, or, entre frères et sœurs, on observe une corrélation positive de quotient intellectuel (voir paragraphe "adoptions" plus bas).

Par contre, on peut conclure que le matériel génétique a effectivement une influence, nette, sur le développement de l'intelligence, puisque deux individus au patrimoine génétique identiques ont une probabilité plus élevée d'avoir un score de QI similaire, que deux individus au patrimoine génétique différent (malgré une grande portion commune). Il y'a donc vraisemblablement une détermination génétique des comportements intelligents.

Toutefois, certains critiques nous obligent à relativiser ses résultats : les vrais jumeaux se ressemblent souvent traits pour traits, tandis que les faux jumeaux présentent davantage de différences (morphologiques ou psychologiques) : dans le cas des vrais jumeaux, on peut penser que l'entourage est moins différenciateur, et que donc, le milieu (l'environnement) renforce les homogénéités intra-paires. Kanin (1981) montre d'ailleurs que c'est effectivement le cas : il existe bien des variations au sein des paires de vrais jumeaux, mais l'entourage a tendance à traiter les vrais jumeaux de la même manière (même accès à l'éducation, par exemple, mêmes cadeaux...), les ressemblances de QI ne signent donc pas forcément l'influence de l'hérédité.

Jumeaux homozygotes élevés ensemble ou séparément

Avec cette méthodologie, on isole l'influence spécifique des milieux environnementaux. Très peu d'études fondées sur ce modèle ont été réalisées car celui-ci présente beaucoup de contraintes méthodologiques. Dans l'histoire de la psychologie différentielle, 4 de ces études semblent correctes (rigoureuses sur le plan de la méthodologie : une vers 1940, 2 vers 1960 et une vers 1980).

Ces études confirment que le coefficient de ressemblance pour les jumeaux élevés dans le même milieu, s'élève à 0.80. Mais l'intérêt principal de ce type d'étude résident dans la ressemblance entre jumeaux véritables, élevés séparément : or, celle-ci s'élève tout de même à 0.72… L'influence du milieu apparaît comme étant relativement faible! Les facteurs héréditaires semblent donc prépondérants face aux facteurs de l'environnement, d'autant que la ressemblance, cette fois-ci entre jumeaux hétérozygotes élevés ensemble, est plus basse que celle des jumeaux homozygotes séparés : leur coefficient s'élève seulement à 0.60.

Toutefois, des critiques ont été formulées sur ces études : certains jumeaux homozygotes supposément séparés, ne l'étaient pas forcément strictement (mais avaient des contacts réguliers). De plus, le même expérimentateur réalisait toutes les expériences et entretiens, ces expérimentations pouvaient donc être biaisées (par exemple, par l'effet Pygmalion). Certains jumeaux avaient été séparés tardivement, et leurs familles d'accueil ont essayé de les placer dans des milieux pas trop différents de ce qu'ils avaient vécu auparavant, d'où là encore, un biais possible et des ressemblances environnementales. Une donnée ressort de ces études, confirmant ces réticences à évoquer une influence forte de l'hérédité : deux jumeaux homozygotes placés dans des environnements très différents, n'ont pas la même ressemblance au niveau des aptitudes mentales, et diffèrent même parfois nettement.

Adoptions d'enfants

Sans forcément passer par l'observation de jumeaux, l'adoption d'enfants permet de tester les influences respectives de l'hérédité et de l'environnement, par exemple, par comparaison avec leur frères et soeurs. La méthodologie doit cependant être très rigoureuse. Notamment, l'adoption doit se faire dans les 6 premiers mois après la naissance, pour écarter les influences du milieu. Le placement est sélectif afin de contrôler le milieu de destination. Ce fait représente d'ailleurs un problème potentiel : certains enfants seront volontairement placés dans des milieux très différents de leur milieu d'origine, parfois même un milieu beaucoup moins favorable. Cela pourrait être considéré comme un très sérieux manque d'éthique.

Les premières études montrèrent et confirmèrent l'influence de l'hérédité : en définitive, frères et sœurs, quel que soit le milieu dans lequel ils se développent, semblent partager des aptitudes mentales communes, et une plus grande ressemblance que des enfants n'ayant aucun lien de parenté, en même situation (au niveau de leur QI).

Pour pallier au manque potentiel d'éthique dû au placement sélectif, les études se sont concentrées sur les bénéfices à faire adopter un enfant issu d'un milieu pauvre ou modeste, par des parents vivants dans un milieu très favorable, comme ce fut le cas d'une étude conduite par Schiff, en France (1981). Celui-ci étudie des enfants issus de familles très modestes (parents sans qualifications) et replacés dans des familles de cadres, 6 mois après la naissance. Leur quotient intellectuel est comparé plusieurs fois au cours de leur vie, à ceux des frères et sœurs, restés dans leur milieu d'origine.

Il s'avère que l'enfant placé dans un milieu plus favorable que son milieu d'origine, gagne en moyenne 16 points de QI. Ces enfants ont en outre 4 fois moins de problèmes scolaires que leurs frères et sœurs ! L'influence du milieu est donc bien réelle.

La méthode d'adoption montre donc qu'il existe une influence des facteurs biologiques mais également du milieu, et qu'il y a en fait des interactions entre ces deux facteurs.