Cours : Quelle est l'origine des différences individuelles d'intelligence?



Le constat selon lequel il existe des différences intellectuelles entre chaque personne et les autres, amène directement à se poser la question de l'origine de ces différences. Le grand débat concernant l'influence de l'inné et de l'acquis, exploré dans de nombreuses disciplines, trouve certaines réponses importantes en psychologie différentielle.

L'esprit humain, dans toutes les disciplines de la psychologie et même au delà, s'est très tôt vu étudié sous l'angle des deux grandes influences susceptibles d'être à l'origine de son fonctionnement particulier, de ses capacités ou propriétés : le facteur héréditaire et le facteur environnemental. Beaucoup d'études  inscrites sur ce débat, ont jalonné l'histoire de la recherche, défiant tantôt les positions du tout génétique, tantôt celles de l'explication environnementale. On a aujourd'hui des positions plus prudentes, mêlant les origines sociales, éducatives, psychologiques, biologiques. L'histoire de la recherche nous est cependant utile pour nous permettre d'observer les points acquis au fur et à mesure de celle-ci, et comprendre notre position actuelle quant à l'origine multiple bio-psycho-sociale des phénomènes de la pensée, dont l'intelligence de l'homme.

Comment s'est posé en premier lieu le problème? Certains chercheurs, admiratifs mais ennuyés par la complexité de l'intelligence humaine, ont choisi de tester des êtres vivants que l'on juge d'ordinaire moins intelligents, dans l'idée qu'une intelligence élémentaire serait plus aisée à étudier.

Expériences sur l'animal

Dans ce type d'études, on se pose la question de l'origine des différences individuelles d'intelligence chez l'animal, différences visibles par les comportements que cet animal adopte. Peut-on par exemple explorer les bases génétiques, si elles existent, à un comportement-type considéré comme "intelligent" (c'est-à-dire, suggérant l’existence de processus cognitifs lié à l'intelligence)?

Tryon réalisa en 1942, une étude qui bouleversa l'idée que l'on se faisait parfois de l'intelligence, comme étant le produit de l'éducation. Ce chercheur travaillait avec des rats de laboratoire et s'intéressait aux capacités d'apprentissage (liées à l'intelligence générale). Plus précisément, il observait les capacités de ses cobayes, à se repérer dans un labyrinthe pour retrouver de la nourriture. L'étude, relativement simple au départ, consistait à compter le nombre de fois qu'un rat prenait une impasse en parcourant le labyrinthe, au fur et à mesure de ses essais. Ce comportement était considéré comme une "erreur". Cette étude portait sur 142 rats.

En première observation, Tryon remarqua que, comme chez les humains, des différences individuelles apparaissent sur le comportement spontané, certains rats donnant l'impression de parvenir à se repérer très vite dans le labyrinthe, tandis que d'autres semblaient particulièrement stupides et dénués de sens de l'orientation, ou de mémoire. Tryon sépara alors ces rats en 2 groupes, l'un composé des rats particulièrement performants à l'épreuve, l'autre, des rats montrant particulièrement peu de performances

Ces rats évoluaient ensemble au sein de leur groupe, et comme il se doit, chaque groupe donna naissance à des portées de petits issus de deux parents à l'étiquette similaire (performants ou non). Cette étape ne constituait ni plus ni moins qu'à croiser les rats jugés supérieurs entre eux, et inversement, les rats jugés inférieurs, entre eux. Cette expérience inspira par ailleurs de nombreuses théories peu glorieuses (n'ayant rien à voir avec la psychologie et la recherche en général), et certains s'en servirent même pour justifier des idées malheureuses sur les hommes et les femmes avec qui ils devraient s'associer en amour...

Reste que les résultats sont là : la seconde (et nouvelle) génération de rats (enfants), confrontée à la situation du labyrinthe, se comportait (au moins au niveau de l'apprentissage) de façon similaire : Tryon ne constata pas de réelle différences globalement, les distributions des parents et des enfants se chavauchant : de petits rats issus de parents performants avaient eux-même tendance à se montrer performants lorsqu'ils apprenaient à s'orienter dans le labyrinthe. A l'inverse, les petits rats issus de parents jugés (pas forcément avec raison!) stupides, se montraient peu performants dans l'apprentissage. 

L'expérience continua avec les nouvelles générations, et ce n'est qu'au bout de la 7ème génération qu'on ne constatait plus aucune trace de recouvrement entre les distributions des jeunes et des anciens de la première génération. Ces résultats témoignent d'une base génétique, on peut démontrer que certains comportements ont une base génétique. Il semblait donc raisonnable de rejeter l'ancienne hypothèse, suggérant que seule l'éducation ou le milieu culturel faisaient une tête bien pensante. L'hérédité, sans nul doute, entrait en ligne de compte.

Hérédité vs Environnement

A partir de ce moment, on considéra l'existence de deux grands facteurs, dans lesquelles l'intelligence ou les aptitudes mentales, pouvaient prendre leur origine :
  • Facteur héréditaire. Nous avons une grande partie de gènes en commun, mais aussi une partie qui varie d'un individu à l'autre. Cette variabilité génétique expliquerait-elle les différences mentales observées en psychologie différentielle?
  • Facteur de milieu. Il existe 2 types d'influence environnementale : l'environnement commun ou partagé qui va concerner toutes les caractéristiques qui sont partagées par les frères et sœurs, les amis, la famille... (par exemple, livres, école, lieux géographiques, milieu culturel…) et l'environnement spécifique ou unique qui concerne toutes les influences personnelles, comme les loisirs, l'histoire personnelle, les livres que l'on aura lu mais que les personnes que l'on côtoie n'ont pas lu, etc...
L'intérêt principal des études en psychologie différentielle, explorant les caractères inné et acquis, va désormais se porter sur la caractérisation de l'influence (sa nature, sa force) de chaque facteur pour l'intelligence générale ou pour les aptitudes particulières.

Buts et hypothèses générales

Et avant même les aptitudes, les chercheurs ont tenté de caractériser l'influence de chaque facteur sur l'intelligence générale, grand sujet de débat à cette époque. Plusieurs de ces chercheurs ont entreprit de  montrer qu'il existait à la fois une influence du facteur héréditaire et une influence du facteur milieu, et de renseigner sur ces influences.

Pour cela, il s'agissait dans un premier temps, de montrer leur influence spécifique sélective. Dans un second temps, il fallait tenter de quantifier la part imputable à chacun de ces facteurs. La majorité des travaux se sont basés sur les outils puissants développés pour calculer le Quotient Intellectuel, mais d'autres exploraient l'intelligence ou des composantes de celle-ci via des tests comme la PM38 (progressive matrix de Raven). Le principe était calqué sur une méthodologie désormais classique en psychologie :  considérer que le problème est comme un plan expérimental avec 2 variables indépendantes (VI) et 2 modalités pour chaque VI. Ces deux VI seront le patrimoine génétique (modalités : le même, ou différent), et le milieu (le même ou différent)

Méthodes

Opérationnaliser de telles variables pouvait sembler poser quelques problèmes, chaque individu ayant un patrimoine génétique différent de son voisin, et même de ses frères et soeurs. Les techniques de l'époque ne permettaient pas de séquencer l'ADN est de repérer, éventuellement, sur un groupe de personnes, des caractéristiques génétiques communes ou différentes. De plus, si d'ordinaire, on peut étudier l'influence de la génétique, par le simple constat que certaines caractéristiques génétiques s'expriment sur le phénotype (par exemple, yeux bleus, fossettes sur le menton, langue enroulée, etc...), cela relève de l'illusion ou du fantasme, concernant les capacités et aptitudes cérébrales. On ne peut pas caractériser une composante génétique intuitivement, à partir de la pensée. Mais considérer ces problèmes insolubles, c'est oublier un peu vite l'existence de personnes au patrimoine génétique exactement identiques, les jumeaux (homozygotes seulement).

La méthode des jumeaux deviendra donc l'une des méthodes privilégiées pour le psychologue différentialiste qui tente d'explorer les influences et origines de l'intelligence. En France environ 1 % de grossesses sont gémellaires, parmi lesquelles 30 à 40% donnent naissance à des jumeaux monozygotes.

Lorsque ces jumeaux peuvent être adoptés, on en effectue le suivi, et en tirer des enseignements, permettant de répondre à des questions telle que "Est-ce que le QI de l'enfant adopté va ressembler davantage à celui de sa famille adoptive ou à celui de sa famille biologique?" (influence de l'hérédité) ; "Est-ce que ces enfants adoptifs peuvent tirer profit du milieu lorsque celui-ci est favorable?" (influence du milieu.)
Ce type d'étude présente une évidente complexité, ainsi que de grandes difficultés pour ce qui est de conclure, car elle se heurtent à de nombreux problèmes :

- Il faut trouver beaucoup de sujets pour arriver à conclure
- Il faut contrôler de nombreux facteurs pour éviter de biaiser les résultats, or, la somme et l'importance des facteurs d'influence sont toutes deux difficile à imaginer, encore plus à contrôler.
- Les échantillons ne sont pas représentatifs car on est contraint par le type même de l'observation : on a affaire à des jumeaux, rien ne dit que d'éventuels résultats n'en seraient pas influencés.
- L'âge : l'influence va varier en fonction de l'âge (par exemple, l'âge d'adoption), du développement.

Ces études ont néanmoins apportés de très intéressants résultats, avec lesquels bien sûr, il faut se montrer prudents, mais qui nous renseignent énormément sur la dualité inné/acquis et leurs parts d'influence sur le développement de l'intelligence (voir cours suivant : L'intelligence, influencée par l'hérédité ou l'environnement?).