Cours : Théorie de la personnalité selon R. Cattell



Selon la théorie défendue en psychologie différentielle, la personnalité se décompose en traits, qu'il faut identifier et caractériser. Le problème, c'est que ces traits ne sont pas observables directement, on doit donc observer les comportements des individus pour en inférer les dimensions psychologiques qui les sous-tendent (voir : différences inter-individuelles de personnalité). Mais comment va-t-on pouvoir créer une liste des comportements, pour ensuite les mesurer? 

L'hypothèse lexicale

En 1936, Allport et Odbert propose une hypothèse permettant d'envisager la mesure des comportements, en se basant sur un postulat simple : nous savons parler des comportements, les décrire, nous avons des mots pour désigner les émotions et les caractéristiques de personnalité : extraverti, taciturne, joyeux... 
"Those individual differences that are most salient and socially relevant in people’s lives will eventually become encoded into their language ; the more important such a difference, the more likely is it to become expressed as a single word". (G. Allport & H. S. Odbert)
Le langage est donc une voie pratique vers l'identification et le recensement des traits de personnalité. Allport et Odbert réalisent alors une enquête leur permettant de collecter l'ensemble des termes décrivant des comportements sous-tendus par la personnalité. Dès leur premier recensement, ils retiennent plus de 18000 termes dont 4500 réellement différents, qui caractérisent des traits stables.

Les critiques sont immédiates : nous ne sommes évidemment pas certains d'avoir dans le langage des mots ou expressions pour tous les comportements possibles, il n'y a pas dans l'utilisation du langage pour décrire les aspects de la personnalité, une démarche complète et rigoureuse. De plus, recenser les expressions relève d'une interprétation lors d'ambiguïtés dans ce langage (quels mots sont réellement synonymes, n'y a-t-il pas des nuances?).

L'hypothèse lexicale constitue néanmoins un départ pour codifier les dimensions psychologiques de la personnalité et leurs composantes, en partant du principe que toutes les conduites sont codées en langage. Ces mêmes conduites sont sous-tendues par les traits de personnalité.

Théorie de la personnalité selon Raymond Cattell 

En 1943, Cattell part du travail d'Alport et d'Odbert, réalise également une analyse sémantique, puis une condensation sémantique sur ces 4500 termes afin de réduire leur nombre. Il extrait de son analyse, près de 50 descripteurs différents. Cependant, pour Cattell, il est nécessaire de recueillir le maximum de données brutes pour avoir une idée objective de l'identification des traits. Il ne s'arrête donc pas là, et va recueillir encore 3 sortes de données :
  • L-data (données de vie) : les données sont tirées de l'observation des sujets, ou bien sur la base de recueils objectifs, ou sur la base de recueils fait par l'observateur qui va suivre le sujet.
  • Q-data (données de questionnaires) : par des questionnaires, Cattell recense ce que les sujets estiment être des traits de personnalités, ou leurs aspects. Les données recueillies reposent donc sur l'auto-évaluation du sujet.
  • T-data (données de tests) : Cattell va utiliser des tests, au possible objectifs, pour tenter de recenser et décrire les aspects des personnalités.
Des étudiants sont suivis par des observateurs pendant 6 mois, qui vont recueillir des L-data. Cattell fait avec ces données une analyse factorielle, de laquelle il tire 15 facteurs, qu'il nomme "Traits-source". Sur la base des Q-data et de ces 15 traits, il va construire un questionnaire comportant 10 items : il le soumet à un grand échantillon, et après analyse des résultats, obtient 16 traits (12 anciens déjà trouvés auparavant + 4 nouveaux). Cattell avait également travaillé sur les T-data, en utilisant des test objectifs de personnalité : il reprend les 16 facteurs et construit une batterie expérimentale de 500 petites épreuves (par exemple, on demande au sujet de reproduire un modèle sur la base d'un miroir). Ces données lui permettent d'obtenir, à la suite d'une analyse factorielle, 21 facteurs.

Une fois les données obtenues, Cattell part du principe suivant : pour considérer qu'un facteur de personnalité est véritable, il faut qu'il émerge, par l'analyse factorielle, de l'ensemble de ces trois types de données. A la manière de la méthodologie adoptée pour identifier les aptitudes mentales primaires dans les recherches sur l'intelligence, son analyse factorielle, qui se sera poursuivie sur plusieurs décades (entre 1940 et 1970) démontre l'existence (selon les données recueillies) de 16 facteurs primaires de personnalité, qu'il renomme par des lettres (A, B, C, E, O...), afin d'éviter toute confusion avec des termes déjà existants.

Le 16 PF et les Big Five

Cattell, à partir de ces données et de l'analyse factorielle, construit enfin un test, explorant les 16 Personnality factors, avec pour la mesure de chacun d'entre eux, une douzaine d'items dédiés. Les questions sont présentées en 3 points (d'accord - pas d'accord - sans avis).

Néanmoins, tout comme les aptitudes mentales primaire dans les théories de l'intelligence, Cattell se rend compte que les 16 facteurs ne sont pas strictement indépendants. Il réalise donc une nouvelle analyse factorielle sur les données issues du test, et en dégage 4 facteurs généraux, de second ordre : introversion / extraversion ; adaptation / anxiété ; émotivité ; soumission. Dans cette conception, A+, H+, Qz-, F+ désignent les pôles extravagants. A-, F-,… renvoient à l'introversion, chacun des facteurs de second ordre étant bipolaire. A ces 4 traits principaux s'ajoutera plus tard un 5ème.

Le pôle extraversion/introversion donne lieu à de nombreux travaux scientifiques, tout comme l'anxiété (le facteur d'anxiété).

La théorie de Cattell a eu un énorme impact dans le recherche, et a suscité de nombreuses critiques. Aux USA, dans les années 80, certains chercheurs ont essayé, avec des techniques plus récentes, de répliquer ses résultats : les études ne convergent pas,certaines retrouvant  les 16 facteurs, d'autres pas.

Goldberg et ses collègues, en 1981, reprennent l'analyse factorielle selon un modèle différent : alors que les 4, puis 5 traits de second ordre de Cattell étaient encore relativement dépendants (tout de même assez peu), Goldberg force lors de l'analyse des 16 PF, l'orthogonalité des facteurs de second ordre, ce qui a pour effet de faire émerger des données, 5 grands facteurs de second ordre totalement indépendants, lesquels représentent la structure profonde de la personnalité. Ces dimensions structurantes de la personnalité, seront connues sous le nom des Big Fives (très proches des 5 facteurs originaux de Cattell) :
  • extraversion
  • agréabilité
  • conscience (pris au sens "consciencieux")
  • stabilité émotionnelle
  • ouverture d'esprit
Ce modèle des Big five, bien que relativement récent, a donné lieu là encore, à des critiques et des recherches. L'un de ces aspects les plus intéressants est sa robustesse, comme le montrent des études explorant la stabilité inter-situationnelle ou longitudinale (temporelle) : 

Longitudinal. 

Cet aspect est très facile à vérifier : on effectue une mesure sur un échantillon, puis on ré-effectue cette même mesure sur le même échantillon un certain temps après. Ce type d'étude a apporté 4 principaux résultats :

- Les mesures de personnalité présente une assez forte stabilité
- Même après 7 ans, les corrélations sont en moyenne supérieures à 0.60
- Le trait qui corrèle le plus entre test et re-test, est l'ouverture d'esprit, avec un coefficient moyen de 0.80
- La stabilité est plus forte lorsque le sujet a plus de 30 ans. Ce résultat semble démontrer qu'après 25-30 ans, la personnalité des individus se "cristallise". Que cela puisse paraître étrange ou non, ce résultat est cohérent avec d'autres données concernant le système cognitif ou la pensée en général : les mathématiciens ont leur âge d'or dans leur âge de jeune adulte, les positions politiques ont tendance à être définies une fois pour toute vers 25 ans (après quoi elles évoluent peu avec l'âge), les capacités d'apprentissage se stabilisent dans la 3ème décade de vie...

Il y a cependant une grande variabilité inter-individuelle dans le degré de stabilité. Cette constatation amène immédiatement un questionnement : comment pourrait-on expliquer que la personnalité puisse être stable? Ces traits pourraient être dépendants de facteurs héréditaires, ou alors, c'est l'environnement social qui va agir comme force conservatrice des traits. Mais concernant cette dernière hypothèse, le sujet pourrait avoir lui-même tendance à se mettre dans un milieu compatible avec ses propres traits. Encore, on peut penser que l'individu va interagir avec les autres en tenant compte de leurs traits de personnalité, et qu'il y aurait donc une valeur adaptative… Ces questions passionnantes font aujourd'hui l'objet de nombreuses recherches, qui en apportent les réponses au fil du temps.

Intersituationnel 

Les études montrent que les traits de personnalité se manifestent dans certains contextes seulement. Il faut donc tenir compte du contexte pour parler de traits de personnalité. Néanmoins, le modèle des Big five décrit de manière relativement stable, les traits de personnalité, lorsqu'ils s'expriment dans différentes situations.