Création de faux souvenirs par suggestion (Loftus et Palmer, 1974)



Dans une première partie d'une expérimentation[1], Loftus et Palmer (1974) montraient combien il est facile de manipuler le souvenir, de le distordre dans le sens voulu, précisément en montrant que la formulation d'une question peut augmenter ou diminuer l'estimation d'une caractéristique précise d'un souvenir. L'expérimentation ne s'arrêtait pas là : si la modification d'un souvenir par la seule suggestion était possible, celle-ci serait-elle également capable d'aller plus loin, en créant véritablement de nouveaux, et faux, souvenirs?

Peut-on implanter une nouvelle mémoire, à la Philip K Dick?
Créer un faux souvenir?

Dans la seconde partie de cette expérimentation, une procédure similaire appliquée à 150 étudiants permit de déterminer si les origines des différences d'estimation de vitesse provenaient véritablement de la suggestion verbale (et non, par exemple, des attentes de l'expérimentateur), grâce notamment à l'utilisation d'un groupe contrôle. Les étudiants visionnaient un film d'une minute dans lequel, pendant 4 secondes, on voyait un accident de la circulation impliquant plusieurs véhicules.

Il y'avait trois conditions, différenciées par le mot utilisé dans la question posée aux étudiants, après qu'ils aient visionné le film, ou par la question elle-même :
  • On demandait à 50 des étudiants, en utilisant un mot suggérant un impact violent, à quelle vitesse allaient les véhicules impliqués dans l'accident :"How fast were the cars going when they smashed each other?"
  • On demandait à 50 des étudiants, en utilisant un mot ne suggérant pas un impact violent (mot plutôt neutre), à quelle vitesse allaient les véhicules impliqués dans l'accident :"How fast were the cars going when they hit each other?"
  • Aucune question concernant la vitesse des véhicules n'était posée aux 50 étudiants restants.
Une semaine plus tard, on posa à nouveau des questions à l'ensemble de ces étudiants, dont certaines, particulières, dont la réponse servirait de mesure : on demandait aux étudiants s'ils avaient vu des bris de verre suite à l'impact après l'accident. Cette question se trouvait dans une position aléatoire avec tout un groupe d'autres questions destinées à dissimuler le but réel de l'expérimentation, à savoir, déterminer si les participants avaient vu des débris de pare-brise - chose que l'on constate davantage dans les accidents violents plutôt que dans des accrochages sans importance (la présence de bris de verre indique généralement que l'accident a été violent), et sachant, surtout, que la vidéo ne montrait en fait aucun bris de verre.

Question : Avez-vous vu des bris de verre lors de l'accident dont vous avez vu la vidéo?

Réponse
Suggestion forte
"Smashed"
Suggestion faible
"Hit"
Groupe Contrôle

Oui
16

7

6

Non

34

43


44

La mémoire manipulée, l'implantation de faux souvenirs

Ces résultats rendent compte du biais introduit en mémoire (ou en perception) par la seule formulation de la question : lorsque la question suggère, par sa formulation, une violence accrue, près d'un tiers des sujets se souviennent avoir vu des bris de verre (faux souvenir). En temps normal, ou si la suggestion est faible ou neutre, seule une partie minime des étudiants testés répondent qu'ils ont vu des bris de verre. Il se trouve deux fois plus de personnes ayant un faux souvenir de l'évènement (de cette caractéristique précise qu'est la présence de signes de violence de l'accident - les bris de verre), simplement grâce à la manipulation du langage utilisé lorsque l'on a questionné les étudiants.

Loftus et Palmer expliquent cette étonnant phénomène en indiquant que deux types d'information s'enregistrent spontanément dans le souvenir d'un évènement : l'information que l'on perçoit directement, subjectivement, de notre seul point de vue, et l'information ajoutée à la suite de cette perception, à la suite de l'évènement. Avec le temps qui passe, ces deux types d'information sont mélangées dans le souvenir et il ne nous est plus possible de les différencier (de dire, par exemple, si l'information provient de notre perception directe ou d'information acquises ultérieurement). De manière générale, il faut savoir que l'origine de l'apprentissage ne se retrouve pas, pour de nombreuses informations (si l'on se souvient d'épisodes précis de notre vie, on ne se souvient pas, par exemple, du moment ou on a appris telle formule mathématique, telle date historique, le sens du mot "table", etc...).

Le souvenir contient, selon Loftus et ses collègues, une part d'expérience directe et une part d'information apportée ultérieurement, qui toutes deux se mélangent avec le temps. Le souvenir n'est pas fixe : décrivant de manière proche la réalité peu après l'évènement, il se modifie continuellement avec le temps, jusqu'à parfois, ne plus du tout ressembler à la situation réelle qu'il décrit. Le souvenir se reconstruit à chaque fois qu'on fait appel à lui : cette hypothèse est donc connue sous le nom d'hypothèse de reconstruction (de la mémoire, des souvenirs...).

A la lumière de cette hypothèse, on peut donc ré-interpréter les résultats en terme de mélange d'information liée à un souvenir (d'où modification de celui-ci) Dans la seconde expérimentation (décrite ici), les participants visionnent la vidéo et en constituent un premier souvenir. Lorsqu'on leur demande à quelle vitesse les véhicules se sont écrasés les uns sur les autres (suggestion forte), ils en tirent inconsciemment l'idée que le choc a été très violent, ce qui représente une part informative qui se greffe sur le souvenir. Comme les bris de verre correspondent davantage à un accident violent, ils ont alors davantage tendance à penser qu'il y'en avait.

Les implications de la série d'expérimentations de Loftus et ses collègues, sont critiques à de nombreux égards, et ont radicalement modifié la façon dont on peut considérer certains faits, comme les faux souvenirs implantés par la thérapie, la crédibilité des témoignages, la façon de conduire un interrogatoire... User du moins possible de questions orientées, directrices, abandonner le langage suggestif pour éviter de dénaturer les souvenirs, ou au contraire, l'utiliser dans des buts manipulatoires tels que publicitaires... Une chose est sûre : la mémoire est malléable est peut être volontairement ou involontairement manipulée par le seul choix des mots que l'on utilise - ce qui n'est pas anecdotique.

[1] Loftus, E.F. & Palmer, J.C. (1974)  "Reconstruction of auto-mobile destruction: An example of the interaction between language and memory".  Journal of Verbal Learning and Verbal Behaviour, 13, 585 -589

Cet article fait partie du dossier Manipuler la mémoire