Faut-il faire confiance à ses émotions pour prévoir le futur?



Nous avons coutume d'anticiper le futur autant que possible pour se préparer à y faire face, bien que souvent, nous manquons d'information pour établir une prédiction fiable à propos des évènements futurs : quel temps fera-t-il demain? Qui sera le prochain président? Quel sera le montant de mes achats l'année prochaine?

Raison ou émotion? Éternel débat
Dans le cas où les informations viennent à manquer, nous usons à la fois d'indices rationnels et d'émotions pour guider nos prédictions. Or, les émotions ont, de nombreuses fois par le passé, montré qu'elles sont l'origine de biais importants dans le processus de décision. Pourtant, ces émotions ont un fondement pragmatique, puisqu'elles se reposent avant tout sur l'expérience. La somme des expériences acquises est en effet la base de ce que l'on nomme généralement intuition : un savoir faire et un savoir penser qu'on ne sait exprimer, mais qui représente tout de même un ensemble de connaissances sur lesquelles un jugement pourrait se former, une décision pourrait se prendre, sans pour autant que cela n'aboutisse toujours à une mauvaise décision.

C'est ce que montre une équipe de Colombia et Pittsburgh, à travers une série de 8 recherches dirigées par Michel Tuan Pham, Leonard Lee et Andrew Stephen, dont le compte rendu paraitra dans le Journal of Consumer Research. Dans ces recherches, on demande à des participants de prédire des évènements variés tels que l'identité du futur candidat démocrate aux États-Unis, les films qui seront un succès au box-office, le gagnant de l'émission American Idol, les fluctuations de l'indice Dow-Jones, le gagnant de la coupe de football américain des Universités, et même... le temps qu'il fera.

Malgré la variabilité flagrante de la nature de ces évènements et des moments où ils seront déterminés, pour tout type de prévisions, il apparait que des personnes ayant confiance en leurs émotions sont meilleures dans les prédictions que des personnes censées prédire "rationnellement" le futur (parce qu'elles ne font pas confiance en leur intuition mais basent davantage leur jugements sur des indices supposés "objectifs"). Autrement dit, d'après les résultats fournis par l'ensemble de ses études, lorsqu'il s'agit de prévoir des évènements futurs (complexes ou peu prévisibles par nature), il semble bel et bien que les émotions soient les meilleurs de nos inspirations.

Les chercheurs surnomme ce phénomène, l'Effet d'Oracle des Émotions (The Emotionnal Oracle Effect). Lors des études, ils utilisaient deux différentes méthodes pour manipuler et déterminer quels individus se basaient en confiance sur leurs émotions (leurs sentiments, leur intuition) pour formuler un jugement ou prendre une décision concernant un évènement futur : Dans certaines études était utilisée une méthodologie standard mise au point par Tamar Avnet et Michel Pham (sur la base des travaux de Norbert Schwarz et collègues) afin de manipuler comme une variable classique, le degré de confiance en soi (et surtout en ses émotions).

Dans les autres études, les chercheurs mesuraient simplement à quel point les participants faisaient confiance en leurs émotions, de manière générale, dans leurs processus décisionnels. Quelque soit la méthodologie employée, il s'avère que les participants qui font confiance en leur intuition se montrent expérimentalement plus aptes à prévoir, qu'un groupe contrôle ou que de participants "rationnels".

Dans l'une de ces études, portant sur le match Clinton vs Obama, qui devait décider du candidat démocrate en 2008, les participants "émotionnels" prédisaient à 72% le succès d'Obama, les participants "rationnels" prédisait ce même succès à 64%. Les sondages de l'époque montraient pourtant que le match serait serré.

L'intuition serait meilleure conseillère?
Concernant la victoire à l'émission American Idol, les prévisions correctement réalisées se montaient à 41% contre 24, en faveur des "émotionnels". La prédiction des fluctuations du Dow-Jones, un indice particulièrement chaotique et quasi-imprévisible, des émotionnels, était 25% plus précise que celles des participants ayant peu confiance en leur intuition.

Les chercheurs expliquent ces résultats en terme de "Fenêtre privilégiée" : selon Michel Pham, l'auteur original de cette hypothèse, "Lorsque nous nous basons sur nos sentiments, ce que l'on ressent comme "bon" ou "mauvais" résume pleinement toute la connaissance et les informations dont nous disposons, consciemment ou inconsciemment, à propos du monde qui nous entoure [et en particulier d'un sujet précis concerné]. Cette accumulation de connaissances, que notre "intuition" résume pour nous, nous permet de réaliser de meilleures décisions et de meilleurs choix. Dans un sens, notre ressenti nous donne accès à une fenêtre privilégiée vers des connaissances et des informations qu'un raisonnement analytique, ou que toute forme de rationalité, nous empêche de percevoir."

En accord avec cette hypothèse, les chercheurs des études présentées mettent toutefois en garde : les connaissances conscientes et rationnelles sont quand même nécessaires à un bon jugement prédictif d'évènements futurs, ce que l'on aperçoit par exemple lors de l'expérimentation visant la prédiction du temps : Tandis que les participants "émotionnels" étaient, là encore, davantage précis dans leurs prédiction du temps qu'il ferait vers leur domicile et régions environnantes, ils l'étaient beaucoup moins lorsqu'il s'agissait de déterminer le temps qu'il ferait, par exemple à Beijing ou Melbourne.

Le professeur Leonard Lee explique cette incongruité par le fait que les participants ne possèdent pas les connaissances de base pour réaliser ces prédictions. Autre exemple : seules les personnes qui avaient un minimum de connaissances à propos des championnats de football étaient en mesure de produire une prédiction correcte quant au vainqueur de la saison, et parmi ces personnes, les émotionnels donnaient alors de meilleurs résultats que les rationnels.

Ce qui suggère donc un amusant paradoxe : il est préférable, d'après ces expérimentations, de se fier à ses émotions pour prédire un évènement, seulement lorsque l'on a suffisamment de connaissances dans le domaine concerné par cet évènement. En quelque sorte, il faut avoir de quoi penser rationnellement pour tirer bénéfice d'un jugement émotionnel!

Pham M. T., Lee, L., Stephen A., "The Emotionnal Oracle Effect". à paraître (2012), Journal of Consumer Research