Faux souvenirs et suggestion, l'influence sur la mémoire



Nous avons vu grâce à quelques exemples (voir : faux souvenirs, mémoire malléable) que la mémoire est loin d'être parfaite, voire même, qu'on peut, volontairement ou non, distordre les souvenirs pour leur conférer des caractéristiques qui décrivent des scènes irréelles, mais dont la personne qui se souvient, croit dur comme fer que ces évènements se sont déroulés selon son souvenir. Pour cette raison, un témoignage est toujours à prendre avec prudence.

La mémoire peut être manipulée
Le témoignage, la parole de chacun, sont aussi fragiles que la fonction cognitive qui les sous-tend : la Mémoire. Celle-ci est relativement malléable et l'on peut, par de simples questions ou suggestion, la modifier.

Le témoin : un système cognitif imparfait.

Lors d'une expérience simple, Leippe et ses collaborateurs[1] montraient en 1978 qu'une photo présentée rapidement, ne laissait pas une trace précise en mémoire. Seul un tiers des sujets testés lors d'une expérimentation pour laquelle on présentait une photo de cette façon, reconnut par la suite le visage de la photo parmi d'autres photos de visage. Un autre tiers ne réussit aucune identification... Le tiers restant fit carrément une fausse identification, chacun des participants étant pourtant convaincu de la justesse de sa mémoire.

Des expériences similaires ont montré combien les souvenirs sont liés aux attentes, attitudes ou pensées du témoin : un raciste aura plus facilement "reconnu" un étranger lors d'une scène floutée d'agression. Un obsédé aura plus de chance de développer un faux souvenir d'une agression sexuelle, tandis qu'un homme d'église (un vrai) aura du mal à interpréter une scène de viol, par exemple, vue dans le noir, comme une agression sexuelle. La façon dont on perçoit un évènement est au moment même de sa perception, est sujette au filtre du monde intérieur (nos représentations). Par la suite, une fausse information à propos de cet évènement peut aisément s'y greffer comme un élément dont on se souvient comme s'il fut réel, et ce, d'autant plus que
  • on se souvient mal de l'évènement, 
  • l'évènement est lointain dans le passé
  • l'évènement s'est déroulé rapidement
Il est en effet établi que les souvenirs de scènes vécues rapidement peuvent présenter de nombreuses lacunes. Si l'histoire ou la scène dont se souvient le témoin présente des lacunes, le témoin va inconsciemment les combler avec des morceaux de souvenirs antérieurs (ou éventuellement, avec les fameux souvenirs suggérés : l'information fausse apportée à postériori). Le souvenir aura pour lui la valeur d'événement réellement vécu, alors qu'il sera bien différent de ce qui s'est réellement passé.

Questions de faux souvenirs

Le témoin n'est pas toujours en cause. On peut modifier la mémoire d'un sujet, distordre ses souvenirs par les suggestions volontairement ou involontairement induites par de simples questions. De nombreuses expérimentations, dont certaines des plus probantes, sont l’œuvre d'Elizabeth Loftus, l'une des plus prolifiques chercheurs dans le domaine de la désinformation et des faux souvenirs.

Dans une expérimentation datant de 1974, Loftus montra un film à des sujets, présentant un accident de voiture (deux voitures entrent en collision). A certains sujets pris au hasard, elle demanda "A quelle vitesse roulaient les voitures lorsqu'elles sont entrées en collision?". A d'autres, elle questionna : "A quelle vitesse roulaient les voitures lorsqu'elles se sont heurtées?".

Étrangement, les sujets du premier groupe estimaient que les voitures roulaient beaucoup plus vite que ce qu'estimaient leurs collègues du second groupe, qui avaient pourtant vu le même film...

(un résumé de cette expérimentation dans l'article : Loftus et Palmer, 1974, modification de souvenirs par suggestion)

Mieux : une semaine plus tard, Loftus demanda aux sujets s'il y'avait beaucoup de verre brisé sur les lieux de l'accident. Beaucoup des sujets du premier groupe répondirent par l'affirmative, et quelques-uns seulement l'affirmèrent également dans le second groupe (différence significative), tandis qu'une majorité indiquait qu'il y'en avait eu peu. Cela était d'autant plus étonnant qu'il n'y avait pas du tout de verre brisé dans la scène présentée... Pourtant, certains des sujets étaient parfaitement convaincus d'en avoir vu, et d'en avoir un souvenir relativement précis, et fiable surtout.

(un résumé de cette expérimentation dans l'article : Loftus et Palmer, 1974, création de faux souvenirs par la suggestion)

Lors d'une autre expérience (1979) présentant un matériel similaire, à savoir, la vidéo d'un accident simulé, de voiture, à une intersection comportant un panneau Stop. Certains des sujets étaient par la suite soumis à une suggestion volontaire indiquant que la vidéo présentait un panneau de Céder le passage (par exemple, on leur demandait à quelle vitesse arrivait le véhicule, lorsqu'il passa à hauteur du "Céder le passage"). Ceux des sujets qui avait reçu cette suggestion en apparence innocente, étaient plus nombreux par la suite, lorsqu'on leur demandait de décrire, de mémoire, la vidéo, à indiquait que l'intersection présentait un Céder le passage plutôt qu'un Stop. L'expérimentation inverse (vidéo présentant un panneau "Céder le passage", suggestion d'un panneau Stop) donnait des résultats similaires.

Autrement dit, il est possible, par l'intervention du langage (en posant une question d'une façon plutôt qu'une autre, même si les deux se ressemblent) d'influencer après coup les perceptions et les souvenirs qu'on en a. Certaines suggestions (ici, "collision" possède une connotation plus violente que "heurter"), involontaires ou non, présentées dans les questions peuvent induire l'apparition de "faux souvenirs".

[1] Leippe, M.R., Wells, G.L., Ostrom, T.M. (1978). "Crime Seriousness as a Determinant of Accuracy in Eyewitness Identification". Journal of Applied Psychology, 63, 345- 351.

Cet article fait partie du dossier Manipuler la mémoire