Faux souvenirs, mémoire malléable



Qui ne s'est jamais retrouvé à défendre bec-et-ongles le souvenir d'un évènement dont quelqu'un d'autre, y ayant participé, semble en avoir un souvenir totalement différent? Comment expliquer que deux personnes vivant le même évènement puissent en avoir un souvenir parfois considérablement modifié, voire contraire?
- Oui, tu as dit ça!
- Jamais de la vie!
- Je m'en souviens très bien!
- Et moi, comme si j'y étais!
Vous vous êtes probablement déjà retrouvé dans cette situation. Peut être même vous rappelez-vous d'un jour où vous défendiez un souvenir en étant totalement convaincu d'avoir raison, jusqu'à ce qu'une preuve irréfutable remette en doute ce dont vous étiez sûrs et certains quelques instants auparavant. La mémoire est ainsi, même si nous avons naturellement tendance, ironiquement, à peu nous rappeler des moments où notre mémoire nous a fait complètement défaut : nos souvenirs sur lesquels nous basons notre vie de tous les jours, nos réactions, nos comportements, nos pensées... se révèlent parfois biaisés au point de nous rappeler avec une complète distorsion, un évènement ou une situation antérieure. Pouvons nous faire confiance à nos souvenirs

Ce genre de conflit, pour lequel deux personnes ont un souvenir différent du même évènement, n'est pas un phénomène rare, et nous en avons tous fait l'expérience. Nous avons d'ailleurs chaque fois tendance à croire que notre souvenir est le bon et que celui de l'autre est le mauvais. Ce qui pose deux problèmes. D'une part, l'autre a également la même conviction, et défend de la même façon son point de vue, est convaincu de bien se souvenir, et que c'est vous qui avez un souvenir inexact de l'évènement. D'autre part, il n'y a eu qu'un événement, il n'existe qu'une seule réalité (toute réflexion quantique ou philosophique gardée). Alors, comment se fait-il que deux personnes puissent être en même temps aussi sûres l'une que l'autre de ce que leur rappelle leur mémoire à propos d'un même évènement? Puisqu'il n'y a qu'une seule réalité, alors, au moins l'un des deux se trompe : comment se fait-il alors qu'il puisse être aussi convaincu d'un fait inexact? Les seuls changements de point de vue lors de l'évènement suffisent-ils à expliquer ces différences?

Rites sataniques, psychothérapeutiques, ou les deux?

1986, une aide-soignante du nom de Nadean Cool consulte un psychiatre pour gérer sa relation avec sa fille, à la suite d'un événement traumatique survenu à celle-ci. Lors des séances, Le psychiatre use de suggestion et d'hypnose pour l'aider à se souvenir de sa propre enfance. Les séances prennent une tournure étrange lorsque Nadean se rend compte qu'au fur et à mesure de la thérapie, elle se souvient d'événements tout à fait ahurissants, de plus en plus glauques voire terrifiants. Elle se rappelle ainsi avoir participé à des cultes sataniques, avoir assisté au meurtre de son petit ami de 18 ans, avoir eu des rapports sexuels avec des animaux, avoir été violée plusieurs fois, et avoir mangé des bébés humains lors de cérémonies rituelles orchestrées par ses proches... Le psychiatre affirme même qu'elle possède plus de 120 personnalités (les personnalités multiples sont un type de troubles très controversé dont de nombreux auteurs remettent en cause l'existence). Elle en sort convaincue, et remercie son psychiatre de l'avoir aidé, bien qu'elle aie désormais à faire face à un lourd, un très lourd passé.

Elle plaide sa cause, accuse ses agresseurs et tente de comprendre pourquoi ces évènements se sont déroulés. Comment ses amis ou même ses parents ont permis qu'arrivent de telles choses... Ceux-ci nient l'évidence, nient la réalité dont Nadean se souvient. Elle se questionne : pourquoi lui mentent-ils ? Nadean finit par se rendre compte que ses proches ne lui mentent pas lorsque ceux-ci apportent justifications, preuves ou alibis qui vont à l'encontre des souvenirs de l'aide soignante. Nadean s'étonne : la logique lui dicte que ses souvenirs ne peuvent être vrais, que les scènes horribles qu'elle revoie, n'ont en fait jamais pu se dérouler de la façon dont elle s'en souvient.

Le temps la fait enfin douter, Nadean se rend finalement compte que les souvenirs traumatisants sont faux et ont été implantés dans sa mémoire suite à la pratique pychothérapeutique de son psychiatre. Tous ces souvenirs incriminés, qu'elle n'avait pas en rentrant en thérapie, se sont développés au fur et à mesure de celle-ci : le souvenir de son passé a été modifié, et en elle se sont implantés des faux épisodes mémoriels qu'elle a cru décrire des évènements réels. Nadean finira par attaquer son psychiatre en justice pour lui avoir implanté de faux souvenirs par suggestion. Le jury lui accordera 2,4 millions de dollars de dommages et intérêts. 

Vrais faux témoignages

Le cas de Nadean n'est pas atypique, n'étant pas la seule à avoir développé de faux souvenirs lors d'une thérapie de ce type, c'est-à-dire, une thérapie lors de laquelle le thérapeute pose des questions au patient. Car intuitivement, on comprend qu'existent différent type de questions, auquel on ne répondrait pas de la même façon spontanément : "Que vous-est-il arrivé le 11 septembre 2001?" n'est pas la même chose que "Avez-vous pris connaissance d'un évènement catastrophique le 11 septembre 2001?". Si en soi, les deux questions peuvent amener les mêmes réponses, l'une est plus directrice que l'autre!

1992. Dans le Missouri, un conseiller d'église aide une jeune femme de 22 ans, du nom de Beth Rutherford, à se souvenir des événements traumatiques de son enfance. Beth se souvient alors avoir été violée par son père, un homme d'église, lorsqu'elle avait entre 7 et 14 ans, ceci à plusieurs reprises, et parfois avec l'aide de sa propre mère... Elle se souvient également avoir été deux fois enceinte, situations dans lesquelles son père l'a obligé à avorter. Lorsque ces allégations furent rendues publiques, le père fut bien entendu excommunié. Des examens médicaux ultérieurs révéleront cependant que Beth... est encore vierge, n'a jamais été violée, ni n'est jamais tombée enceinte.

Un psychiatre du Minessota fut également condamné pour avoir induit chez deux de ces patientes des faux souvenirs, sous hypnose et sous l'effet d'amytal de sodium (un produit qui "endort" le cerveau).

En France, le procès d'Outreau et le fiasco judiciaire qui en résulta, nous montrent combien la mémoire est fragile et malléable, et ce, d'autant plus chez les enfants. Certains d'entre eux étaient effectivement convaincus d'avoir subi des violences tandis que leurs supposés bourreaux finirent par apporter la preuve de leur innocence. Dans cette affaire, plusieurs experts pointèrent du doigt la méthodologie d'investigation : par la façon dont la police ou la justice s'étaient adressées aux enfants, elles ont vraisemblablement influencé les témoignages de ceux-ci... Jusqu'à les convaincre parfois! Si certains enfants ont menti, d'autres ont déclarés se souvenir de violences à leurs égards, en toute bonne foi, violences qui n'avaient pu avoir lieu.

Car il est désormais démontré, notamment dans une série d'expérimentations qui prirent naissance en 1970 avec le travail d'Elizabeth Loftus, que la suggestion, notamment verbale, est capable de créer de faux souvenirs ou de modifier des souvenirs d'évènements réels, parfois jusqu'à les changer radicalement. De simples questions peuvent non seulement orienter la réponse, mais également induire de réels "faux souvenirs" chez les patients.

Cet article fait partie du dossier Manipuler la mémoire