Le sens moral est-il inné ou acquis?



Lors d'un jugement, il incombe de distinguer les intentions de l'acte, ne serait-ce que pour préjuger de la moralité de l'auteur, de son degré et de son orientation. Si certains accusés n'ont aucune moralité par nature (psychopathes, par exemple), d'autres n'ont pas de responsabilité, d'autres encore, sont susceptibles d'expliquer leur acte en fonction de leur moralité ou en dépit de celle-ci.

Et le débat n'est pas nouveau quant à savoir si le sens de la morale s'acquiert ou possède certaines composantes innées - que l'on pourrait éventuellement perdre, voire choisir d'outrepasser, par la suite.

Certains psychologues comme Kohlberg ont développé des théories du développement du sens moral qui prédisent comment celui-ci va évoluer, comment un homme va acquérir un sens moral au fil de son éducation. Il utilise notamment des tests de moralité (dilemmes) pour démontrer l'existence de fluctuations au cours du temps.

Le sens moral : rationalité et émotions

Récemment, certaines études ont tentés de comprendre d'où vient le sens moral, à savoir, s'il vient de l'éducation, de la rationalité, ou si l'origine du sens moral serait davantage à chercher dans les émotions.

Les choix, en situation de dilemme, pris par des patients atteints de lésions du cortex préfrontal ont été comparés avec ceux faits par des témoins sains et des patients atteints de lésions de régions du cerveau n'étant pas associées aux émotions. Il s'avère que les groupes ne différaient pas dans la façon dont ils ont fait des choix moraux impersonnels, ou pris des décisions amorales. Fondamentalement, cependant, les patients atteints de lésions du cortex préfrontal ont tendance à effectuer des choix plus "impitoyables" que les autres participants sur les décisions morales personnelles. 

Ces décisions ont tendance à opposer le bien-être de la majorité au confort personnel du participant, lorsqu'on le met dans la situation ou il doit commettre des méfaits délibérés à d'autres (par exemple, tuer une personne pour en sauver 4 autres). La répulsion à commettre un tel préjudice causé délibérément et personnellement, amène les participants "normaux" à sacrifier le bien-être de la majorité, plutôt que de choisir une situation extrêmement inconfortable dans laquelle ils auraient à commettre un méfait grave. Au contraire, les patients atteints de lésions du cortex préfrontal ont tendance à faire des choix plus "utilitaires", des choix logiques, comme nuire à l'intégrité d'une personne pour en sauver plusieurs, n'hésitant pas à commettre des actes individuels que l'on considère généralement odieux, dans un but "supérieur".

Ces résultats indiquent que pour une sélection de dilemmes moraux, les centres préfrontaux liés au contrôle des émotions (notamment), se montre cruciaux pour juger normalement de "ce qui est bien ou mal". Les résultats indiquent également que les émotions jouent elles-mêmes un rôle crucial dans les jugements moraux. Les émotions étant par nature innées, on aurait tendance à y voir l'indice du fait que la morale possède une composante innée. Cependant, certaines émotions comme la répulsion peuvent acquérir une composante sociale (déterminée par l'éducation et la mise en société).

Naissons-nous avec un sens moral?

D'autres études peuvent supporter l'interprétation selon laquelle le sens moral serait en partie inné.
Un homme sain marche dans un hôpital dans lequel se trouvent 5 patients en attente d'un organe (5 différents). Est-ce moral de tuer cet homme pour sauver les 5 patients? 
Si vous répondez non, c'est que vous partagez le sens moral universellement partagé, et que votre réponse à ce dilemme vous empêche de condamner un homme pour en sauver 5, ce qui, en toute logique, devrait être une solution envisageable. Cependant, notre sens moral nous interdit le sacrifice d'un homme n'ayant rien à voir avec les patients, dans le but de les sauver alors qu'ils sont malades.

Mais comment en venons-nous en à cette conclusion? Était-ce une décision rationnelle ou émotionnelle? Elle est en théorie si rapide qu'elle ne peut être rationnelle. Marc Hauser, biologiste de l'évolution, avance l'hypothèse selon laquelle des millions d'années d'évolution nous ont donné une "grammaire" innée de la morale, nous permettant de faire face rapidement à ce type de dilemme.

Pourtant, les exemples de familles isolées, dénuées de moralité, auraient tendance à nous conforter dans l'idée que le sens moral s'acquiert, en partie, grâce à l'éducation : pas d'éducation, et l'on a affaire à un esprit sans limite, du point de vue des barrières morales.

Comment répondre alors à la question de l'innée et de l'acquis concernant le sens moral? Il semble bien que certaines caractéristiques soient innées, et que le sens moral se développe sur la base d'invariances façonnées par l'évolution. Cependant, le développement correct du sens moral, l'importance que l'on y accorde et le respect que l'on affiche, semblent modelés pour part importante par l'éducation et la vie en famille ou en société.