Les décisions de justice influencées par l'apparence



La justice est-elle réellement aveugle? Lorsqu'il s'agit de poser un acte judiciaire et de rendre un jugement, on aime à croire que les décisions sont prises en toute connaissance de cause, sans préjugés ou toute sorte d'influence n'ayant pas de lien direct avec l'affaire en cours. Or, il apparait que des détails comme la beauté du défendant ou de l'accusateur, ses caractéristiques ethniques, ses habits... ont finalement une importante influence sur les décisions de justice rendues.


C'est ce qu'expliquait le Dr Sandy Taylor lors d'une conférence de la British Psychological Society en 2007, en relatant une étude de Eberhardt et al [1] : 

L'étude impliquait 96 participants dont 48 blancs et 48 noirs, à qui l'on donnait le compte-rendu fictif d'une agression, avec une photo de l'agresseur. Deux variables distinguaient les comptes-rendus : sur la moitié, le défendant était blanc, sur l'autre, noir. Pour la moitié, le défendant était (jugement préalable fait par une autre population représentative) joli, pour l'autre moitié, moins attractif. On avait donc 4 groupes de comptes rendus (blanc-joli, blanc non attractif, noir-joli, noir non attractif)

Or, il s'avère que les jurés étaient significativement moins enclins à considérer un accusé beau comme coupable. Un intéressant point relevé consiste en le fait que quelle que soit sa couleur de peau, l'attractivité d'un accusé lui était bénéfique de la même façon. Par contre, un accusé noir peu attractif se voyait affublé d'une sentence plus lourde qu'un accusé blanc peu attractif, et cela, quelle que soit la couleur de peau du juré qui le jugeait. En cela, cette étude rejoint les conclusions d'une étude préalable de Duncan (1976, voir Peut-on réellement être exempts de préjugés?) montrant que même en situation ou l'on souhaite s'affranchir en toute bonne foi de nos stéréotypes, par exemple raciaux, il est finalement extrêmement difficile voire impossible de ne pas réagir en leur sens.

Le fait que des jugements s'appuient inconsciemment sur des informations extralégales, et en particulier l'attractivité de l'accusé, n'est pas un fait nouveau, comme le montrait déjà Efran en 1974 [2]. Une autre étude montrait même que l'effet est sensiblement interculturel [3]. Par la suite, plusieurs études ont montré que si la relation entre l'attractivité et la clémence judiciaire est complexe, le fait d'être beau, bien présentable, attractif, génère couramment un bénéfice dans le sens de l'accusé.
Une méta-analyse de Mazella et Feingold (1994) expliquait ainsi : 
A meta-analysis of experimental research on mock juror judgments was conducted [...] to test the theory that jurors use characteristics that are correlated with criminal behavior as cues to infer guilt and to recommend punishment. In general, it was advantageous for defendants to be physically attractive, female, and of high SES, although these advantages were nil for some crimes. There were no overall effects of race on mock jurors’ judgments, but the effect of defendant race on punishment was strongly moderated by type of crime. [...]
(traduction) Une méta-analyse de recherches expérimentales sur des jugements d'affaires criminelles fictives a été réalisée [...] pour tester la théorie selon laquelle les jurés utilisent les caractéristiques qui sont corrélées avec le comportement criminel comme indices pour conclure à la culpabilité et  recommander des sanctions. En général, il était avantageux pour les accusés d'être physiquement séduisant, de genre féminin, et de statut socioéconomique élevé, bien que ces avantages présentaient un avantage nuls pour certains crimes. Il n'y avait pas globalement, d'effet de l'ethnie ou de couleur de peau sur les jugements des jurés fictifs (i.e. coupable ou non), mais ces caractéristiques influaient largement sur la lourdeur de la sentence, et selon le type de crime commis. [...]
En particulier, le travail de Jennifer Eberhardt montre combien l'influence de l’apparence joue sur le jugement concernant les peines capitales en cas de meurtre, les noirs étant jugés plus sévèrement que les blancs, y compris par des jurés présentant leurs caractéristiques ethniques.
[…] male murderers with stereotypically ‘black-looking’ features are more than twice as likely to get the death sentence than lighter-skinned African American defendants found guilty of killing a white person.

Les meurtriers noirs présentant les stéréotypes typiques de leur ethnie sont deux fois plus susceptibles de susciter la sentence capitale, que par exemple, des noirs-américains à la peau plus claire, lorsque le cas du meurtre d'un blanc est jugé.
Parfois, la psychologie se borne à mettre en évidence ce qu'intuitivement, on sait depuis longtemps. Cette approche présente un intérêt certain, puisqu'objectiver l'évidence permet de tirer un trait sur les débats et de se concentrer sur les moyens de remédier aux problèmes mis à jours. A condition d'en prendre bien conscience, de ne pas le nier, et surtout... de vouloir en trouver les solutions.

[1] Eberhardt, J. L., Davies, P. G., Purdie-Vaughns, V. J., & Johnson, S. L. (2006). Looking deathworthy: Perceived stereotypicality of Black defendants predicts capital-sentencing outcomes. Psychological Science, 17, 383-386.
[2] Efran, M.G. (1974). The effect of physical appearance on the judgment of guilt, interpersonal attraction, and severity of recommended punishment in a simulated jury task. Journal of Research in Personality 8(1): 45-54
[3] Wuensch, K. L., Chia, R. C., Castellow, W. A., Chuang, C., & et al (1993). Effects of physical attractiveness, sex, and type of crime on mock juror decisions: A replication with Chinese students. Journal of Cross-Cultural Psychology, 24, 414-427.
[4] Ronald Mazzella & Alan Feingold (1994). The Effects of Physical Attractiveness, Race, Socioeconomic Status, and Gender of Defendants and Victims on Judgments of Mock Jurors: A Meta-Analysis. Journal of Applied Social Psychology 24 (15), 1315–1338.