Les gens incompétents... sont trop incompétents pour le reconnaitre.



On le sait tous intuitivement, les gens peu intelligents, n'ont pas la capacité de reconnaître leur manque, puisque c'est justement grâce à l'intelligence que l'on pourrait correctement en juger. D'où la célèbre citation de René Descartes :
L’intelligence, c’est la chose la mieux répartie chez les hommes parce que, quoiqu’il en soit pourvu, il a toujours l’impression d’en avoir assez, vu que c’est avec ça qu’il juge.
René Descartes

Bien sûr, lorsque l'on cite cette merveilleuse phrase du physicien-philosophe, on ne se sent jamais inclut.

N'est pas forcément rigolo qui le croit!
Un important et grandissant faisceau d'indices montre pourtant que l'incompétence prive les personnes de l’habileté à se reconnaître incompétents, et que cela nous touche tous à divers degrés. Autrement dit, les idiots sont trop idiots pour s'en rendre compte. De façon similaire, les personnes qui ont peu de sens de l'humour ont du mal à reconnaître qu'elles n'ont pas le sens de l'humour, et il en va de même de tous les domaines de connaissances et de compétences. Ces déconnexions entre la réalité intérieure et l'idée que l'on s'en fait sont sources de conflits et de problèmes sociaux au quotidien.

Après une décade de recherche sur ces thèmes, le chercheur David Dunning, un psychologue de l'Université de Cornell, s'est rendu à l'évidence : il est extrêmement difficile de juger d'un sens ou d'un aspect de la pensée dont nous ne savons rien, et en tel cas, nous avons toujours tendance à le surestimer. Quel que soit le domaine concerné : qu'il s'agisse de jeux d'échec, d'intelligence, de raisonnement logique, d'humeur... Nous avons toujours tendance, lorsque l'on connait peu le domaine, de juger que nos compétences en la matière sont supérieures à la moyenne, ou au moins, situées dans la moyenne. Rarement en dessous...

Pour le montrer, Dunning et son collègue Justin Kruger ont testé sur de nombreux domaines (intelligence émotionnelle, connaissances de sujets précis, raisonnement logique, etc...) les performances de personnes, puis ils ont tout simplement demandé aux sujets testés d'évaluer leur performances avant d'avoir les résultats. Ils leur demandaient, précisément, dans quel percentile les sujets pensaient se trouver.

Dunning : écart entre sens de l'humour et auto-estimation
Et les résultats sont similaires quel que soit le domaine : les personnes qui ont réussi un test se sentent performantes dans ce test, et ont confiance en leur jugement. Les personnes qui ne sont pas sûres d'avoir réussi ont moins confiance (mais juste un peu moins). Mais presque toutes pensent avoir réussi le test mieux que la moyenne - ce qui est bien entendu impossible : en toute logique, 50% des personnes devraient se sentir en dessous de la moyenne s'il n'y avait pas une tendance à la surévaluation.

Les pires estimations sont le fait des personnes qui n'ont vraiment pas réussi les tests : elles se situent généralement un peu au dessus de la moyenne, dans les percentiles 55 ou 60 (sur 100), alors qu'elles sont en réalité... dans les percentiles 10 ou 15.

Les mêmes patterns se retrouvent dans des domaines variés : sens de l'humour, capacités grammaticales, performance au jeu d'échec... Les personnes les plus mal loties se sentent toujours au delà, dans la tranche supérieure, de la moyenne.

Serait-ce pour protéger l'estime de soi? Serait-ce un mensonge conscient? Pas du tout : dans une expérimentation lors de laquelle Dunning et ses collègues récompensaient de 100$ les participants lorsqu'ils estimaient avec justesse leurs performances, les mêmes effets étaient, là encore, rencontrés, même lorsque les participants faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour juger de leurs performances de façon impartiale et objective. Il s'avère qu'un incompétent aura toujours tendance à se situer, s'auto-évaluer, au dessus de la moyenne.

Politique, humour, des compétences
pour lesquelles on se surévalue
On comprend les problèmes qui se posent, dans de nombreuses situations : des incompétents au travail auront toujours tendance à surestimer leur valeur, des incompétents au gouvernement auront toujours tendance à se sentir investis de plein droit dans leurs missions, et sûrs de leurs compétences et de leurs actions. Les personnes non talentueuses dans un domaine ne sauront pas reconnaître les bonnes idées ou le talent d'autrui. Cette constatation a des implications majeures sur la vie de tous les jours, mais également sur la validité de systèmes que nous pensons utiles et efficaces, comme par exemple, la démocratie : celle-ci suppose que les gens soient en mesure d'identifier et de juger de la meilleure politique, du meilleur candidat... Or, bien peu de gens connaissent les fondements de l'économie, de la communication, de la politique... Ainsi que le disait un politicien, le problème avec la démocratie, c'est que c'est la majorité qui décide. Mais la majorité des gens sont des c...

Dunning pense que cet écart entre réalité et estimation est l'origine de problèmes plus graves encore, comme le déni du changement climatique : nombre de personnes se sentent suffisamment instruites en science pour juger correctement des tenants et aboutissants de leurs propres comportements, ou de l'impact d'une économie, d'une politique, sur de tels problèmes. Mais comme ils n'ont pas les connaissances qui leur permettent d'en juger correctement, ils ne se rendent pas compte à quel point leur avis et leurs évaluations sont faussés, et pensent, en toute bonne foi, que leur avis en la matière est compétent.

Même la logique pure n'est pas toujours en mesure d'apporter des réponses. Les gens ultra-logiques, s'ils manquent des connaissances nécessaires, se sentent encore plus sûr d'eux... bien qu'ils puissent être dans l'erreur, ce que résume parfaitement un autre citation :
La logique a aussi ses illusions. Mais elles sont plus fermes.
Joseph Joubert

En fait, même les personnes censées être critiques vis-à-vis d'elles-mêmes sont soumises à cet effet d'auto-surévaluation : 94% des professeurs d'université, par exemple, estiment leurs compétences en tant qu'enseignants, comme supérieures à la moyenne, ce qui ne peut bien entendu pas refléter la réalité. Ces études mettent en évidence ce que l'on savait déjà intuitivement, mais que l'on se rappelle rarement lorsque nous sommes visés : vous a-t-on déjà dit qu'une de vos blagues n'était pas aussi drôle que vous le pensiez? Demandez-vous régulièrement si vous êtes à même de juger des compétences hors de votre domaine d'expertise, ne serait-ce que pour la bonne conscience. Parce que nous ne sommes jamais aussi compétents que nous le croyons.

Kruger, J. M., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it: How difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of Personality and Social Psychology, 77, 1121-1134.
Ehrlinger, J., Johnson, K., Banner, M., Dunning, D., & Kruger, J. (2008). Why the unskilled are unaware? Further explorations of (lack of) self-insight among the incompetent. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 105, 98-121.