La vie sans battements cardiaques



Depuis sa naissance dans les années 1940, grâce aux travaux de son père fondateur Norbert Wiener, la cybernétique n'a de cesse d'étonner par ses conceptions autant que par les prouesses qu'elle engendre. Bien que son but principal ne soit pas l'étude de la relation homme-machine, la cybernétique s'intéresse de près au couplage des technologies électroniques et de la vie humaine, sous le concept fort connu du Cyborg.


L'homme sans cœur

Et l'une des expériences médicales de l'année 2011, à ce titre, laisse songeur : un homme s'est retrouvé du jour au lendemain, encore vivant, sans pour autant qu'on ne décèle chez lui le moindre pouls. Son cœur a été remplacé par une machine composée de turbines qui maintiennent le flux sanguin, sans pour autant recréer le rythme cadencé que jusqu'à présent, nous avons tendance à considérer comme indissociable de la vie humaine, le battement cardiaque.

Cette limite a été franchie en 2011, lorsqu'un patient souffrant d'amyloïdose cardiaque s'est vu conférer un cœur artificiel d'un genre nouveau. Face à la probabilité funeste élevée d'arrêt cardiaque de ce patient, Craig A. Lewis, deux médecins ont pris la décision de confectionner, à partir de deux pompes d'assistance cardiaque, une machine qui remplacerait son cœur. L'amyloïdose cardiaque est en effet problématique, en ce sens qu'elle empêche le succès d'une transplantation d'un cœur réel : la maladie a de fortes chances de toucher le nouveau cœur de la même façon que l'ancien, aussi, la transplantation cardiaque est rarement une solution valable à long terme - et elle est donc souvent refusée.

Dans des situations particulières, toutefois, par exemple, lorsqu'il s'agit de sauver la vie d'un patient condamné, les médecins ont une latitude d'exercice accrue : selon le sacro-saint serment d’Hippocrate, il faut tout faire pour sauver son patient. Et c'est ce qu'ont fait Bud Frazier et Billy Cohn , du Texas Heart Institute, en implantant chez Craig Lewis, deux turbines qui allaient maintenir le flux sanguin. En temps normal, une seule de ces turbines sert à assister les défaillances du ventricule cardiaque gauche. Les médecins ont décidé de fabriquer un véritable cœur remplaçant à la fois les ventricules droits et gauches à partir de deux de ces turbines assistance cardiaque - bien évidemment non conçues, à l'origine, pour cet usage.

Les deux pompes d'assistances transformées en coeur
Et l'opération s'est bien déroulée, la vie du patient, à l'article de la mort auparavant, était sauvée. Son nouveau cœur entrainait cependant un effet secondaire plutôt déroutant : puisqu'il ne s'agissait pas d'une machine mimant le cœur, mais bel et bien de turbines ayant pour seul fonction de faire circuler le sang, alors le flux sanguin, sans être cadencé au rythme des battements cardiaques, s'était transformé en flux régulier, comme le serait celui de l'eau d'un robinet qui coule. Plus de battements cardiaques, à peine un murmure mécanique décelable au stéthoscope. Cette prouesse médicale nous interroge sur la définition habituelle de la vie humaine.

Une vie sans cœur qui bat est-elle une vie?

Car on a l'habitude de considérer le cœur et ses battements, respectivement comme un organe et des caractéristiques essentielles associées à la vie humaine. Ne dit-on pas qu'un cœur qui bat et le signe que quelqu'un est encore en vie, qu'une absence de battements cardiaques signifie la mort? Les médecins eux-mêmes ont coutume d'associer le rythme cadencé du cœur à un outil diagnostique et un critère sur lequel distinguer l'homme vivant de son cadavre, en témoigne par ailleurs la présence régulière voire indispensable, autour de leur cou, de leur outil de prédilection, le stéthoscope. Ce n'est plus le cas désormais. La symbiose homme-machine a permit à un être humain de continuer à vivre sans qu'aucun pouls ne puisse lui être décelé.

Craig Lewis est malheureusement mort des suites d'affections sous-jacentes quelques semaines après la transplantation de l'étrange machinerie cardiaque, mais alors qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre, celle-ci lui a permis de prolonger son existence, il pouvait même s'asseoir et converser avec ses proches. Qui ne rêverait lors de ces derniers instants, de quelques jours de plus à passer avec les gens qu'il aime? Humainement parlant, cette prouesse médicale est déjà une avancée majeure. Théoriquement parlant, elle représente également une brèche dans les acquis, un nouveau champs de recherche et d'application, et une source d’interrogation formidable quant à la condition humaine, le rôle de la médecine, ses possibilités et ses devoirs...

Le pseudo-coeur fonctionnait, selon les médecins qui avaient pratiqué le remplacement du cœur, correctement. L'expérience a d'ailleurs été réitérée avec succès par la suite. Quelques questions demeurent : ces hommes sont-ils devenus cyborgs? N'étaient-ils pas, même en l'absence de pouls décelable, encore vivants, ont-ils repoussé la frontière avec la mort en faveur de la vie?

Le défi technologique que représente la conception d'un cœur artificiel se heurte souvent à l'habitude que l'on a de vouloir recréer le cœur et ses fonctions, dont le rythme cardiaque est une caractéristique que l'on juge généralement principale. Aussi essaie-t-on de recréer une machinerie capable de pomper en rythme le sang et de redonner un pouls au patient. Est-ce une bonne approche? Pourquoi croit-on qu'il faut nécessairement redonner un pouls, lorsque la fonction seule consistant à refluer le sang, pourrait peut être suffire? Doit-on recréer ce qui est ou chercher à fabrique les éléments électronique nécessaire et suffisants, voire meilleurs que leurs homologues conçus par la nature?

Toutes ces questions demeurent depuis longtemps un centre d'intérêt des différentes disciplines, allant de la médecine à la cybernétique et l'ingénierie, qui, depuis l'implantation du premier implant cochléaire dans les années 1950, voire même, bien auparavant, l'usage d'outils tels que lunettes ou canne pour améliorer la condition humaines, voit dans la machine et dans l'homme non des opposés, mais des complémentaires destinés à partager leur existence dans une vie qui ne sera ni humaine, ni machine : la relation symbiotique que l'on nomme cyborg.