Manipuler la mémoire par la formulation des questions (Loftus et Palmer, 1974)



Les définitions de la mémoire mettent généralement l'accent sur la capacité à engranger, stocker et rappeler de l'information. Une autre approche de la mémoire consiste à en déterminer les écueils, les biais, la façon dont on peut la tromper ou la modifier artificiellement, par exemple, par la parole, la suggestion et la désinformation.

Mémoire, souvenirs, distorsion

Lors des premières expérimentations sur la mémoire, les chercheurs se sont vite rendus compte que les souvenirs rappelés n'étaient quasiment jamais de fidèles reflets de l'évènement mémorisé, tel qu'il s'était réellement déroulé. Aussi bien dans ses aspects temporels que factuels, la mémoire nous joue des tours, filtre, diminue et déforme le souvenir de l'expérience, par rapport à l'expérience réelle. En temps normal, nous avons ainsi tendance à insérer nos souvenirs dans le monde interne et virtuel de nos représentations, et pour cela, nous avons également tendance à modifier nos souvenirs, de façon inconsciente, de sorte qu'ils entrent en cohérence avec l'ensemble des représentations dans lesquelles ils s'insèrent. Par exemple, nos préjugés guident les aspects dont on va se souvenir : une personne raciste se souviendra davantage, dans une situation mémorisée, des aspects en cohérence avec ses stéréotypes plutôt que des épisodes défiant cette cohérence.

Elizabeth Loftus représente l'une des figures des domaines des biais mémoriels et des faux souvenirs. Dès 1974, elle démontra combien il était aisé de modifier les souvenirs et témoignages, simplement en changeant la façon dont on posait les questions invitant les personnes à se remémorer un souvenir, ou la façon dont on leur donnait de nouvelles informations sur le souvenir (désinformation) ou dont on leur donnait une orientation (suggestion).

Précisément, l'utilisation de questions directrices ou suggestives suffirait, selon Loftus à provoquer des distorsions des souvenirs, voire, à en créer de nouveaux.

Une question directrice, ou suggestive, est une question qui suggère un type de réponse, ou quelle réponse est attendue, ou encore, qui mène l'interlocuteur vers une réponse particulière plutôt qu'une autre. Loftus a mis en place de nombreuses expérimentations dans lesquelles elle teste l'hypothèse selon laquelle ce type de question peut influencer la mémoire, les souvenirs, les témoignages. Le but de l'une d'entre elles, réalisée avec Palmer (1974), dans un premier temps, visait à enquêter sur la façon dont de l'information (fausse ou vraie) fournie après un évènement, peut modifier le souvenir.

Manipuler le souvenir grâce à la formulation d'une question

Pour cela, les expérimentateurs faisaient visionner par les sujets d'expérimentation, une vidéo présentant le parcours d'une voiture, qui se terminait par un accident.

L'étude consistait en deux expérimentations distinctes, dans lesquelles on manipulait le verbe utilisé pour s'adresser aux sujet et leur fournir une nouvelle information/suggestion. Dans la première expérimentation, la variable dépendante (mesure), était l'estimation de la vitesse du véhicule par le sujet. Pour la seconde, il s'agissait de déterminer si le sujet se souvenait avoir vu du verre brisé ou non, lors de la vidéo.

45 étudiants de l'université de Washington regardaient 7 vidéos d'accidents de la circulation, issus d'une campagne de sensibilisation aux dangers de la route, chacune des vidéos allant de 5 à 30 secondes. Après le visionnage de chaque vidéos, les étudiants devaient décrire ce qu'ils avaient vu, le plus précisément possible. On leur poait également certaines questions spécifique, dont une, particulière : chaque étudiant devait donner une estimation de la vitesse à laquelle se déplaçait le véhicule avant l'accident. La variable indépendante (ce qui changeait d'un groupe à l'autre) était la façon dont on demandait d'estimer la vitesse, à sa voir, le verbe utilisé. A travers le verbe, on manipulait le degré de violence exprimée dans la question. Par exemple, "à quelle vitesse allaient les véhicules lorsqu'ils sont entrés en contact ?" a une valeur suggérée, moins violente que "à quelle vitesse allaient les véhicules lorsqu'ils sont entrés en collision ?"

Loftus utilisa 5 verbes différents, tous insérés dans la même phrase : "About how fast were the cars going when they ***** each other?". Chacun des verbes suggérait un degré de violence différent dans l'accident.5 conditions étaient donc testées (chacune avec 9 participants) qui ont donné les résultats suivants :

Verbe utiliséVitesse estimée lors de l'impact (en mph)
Smashed40.8
Collided39.3
Bumped38.1
Hit34.0
Contacted31.8

Plus le degré de violence est suggéré dans la question (par exemple, "collision" par rapport à "contact"), plus l'estimation de la vitesse lors de l'accident est élevée! Loftus et Palmer donnèrent deux interprétations à ces résultats.

Premièrement, les différences observées pourraient être dues à une distorsion du souvenir, résultant de la force avec laquelle la formulation de la phrase suggère la violence de l'impact. Un mot suggérant un impact fort entraine une surestimation de la vitesse. Une formulation plus neutre entraine une sous-évaluation (ou pas de changement).

Deuxièmement, elles pourraient également être due à un biais de question-réponse (mettant en jeu l'attente de l'expérimentateur, sous l'aspect de la formulation de la question) : le sujet estimeraient une vitesse moyenne, mais l'ajusterait en fonction de la question de l'expérimentateur (parce qu'inconsciemment ou non, il devinerait ce que celui-ci attend : un mot neutre suggère - à tord ou à raison - que l'expérimentateur attend une réponse objective, un mot fort suggère que l'expérimentateur s'attend à une estimation élevée).

La première partie de cette expérimentation montraient donc qu'avec la seule formulation d'une question, on pouvait influencer la réponse et modifier le souvenir d'un évènement à postériori, une fois que l'évènement avait d'ores et déjà été encodé. La manipulation de la mémoire par la simple utilisation du langage (désinformation, suggestion) se révèle un mode puissant d'influence, puisque les souvenirs sont à la base de l'expérience, à partir de laquelle on réagit, on se comporte, on pense... En tout état de cause, le langage trouve là une preuve de sa puissance, dans la manipulation de l'esprit d'autrui, comme le suggéraient par ailleurs les exemples tragiques de patientes auxquelles des thérapeutes avaient implantés de faux souvenirs.

L'expérimentation ne s'arrêta pas à la seule modification du souvenir : la deuxième partie de cette étude visait à démontrer que l'on pouvait également, non plus modifier, mais carrément créer du souvenir en manipulant la formulation de la question (rappel d'information, manipulé par la suggestion intrinsèque de la formulation de la question)!