Un marqueur physiologique du faux souvenir



Les faux souvenirs représentent un phénomène critique pour la justice car ils peuvent dénaturer un témoignage et attaquer sa crédibilité. Il est donc important de savoir que parfois, des témoins peuvent exprimer des souvenirs ne décrivant pas la réalité des faits, et ce en toute bonne foi. Selon une récente recherche allemande, le faux souvenir pourrait désormais être distingué du souvenir réel par le biais d'un simple test physiologique.

Enlevé par des extraterrestres ou trompé par la mémoire?
Notre mémoire n'est pas aussi efficace qu'on se plait à le croire. De précédentes recherches, initiées dans les années 1970, montrent combien il est aisé de modifier le souvenir d'un évènement réel, voire de créer de nouveaux souvenirs à partir d'une simple suggestion (voir le dossier Manipuler la mémoire). Chaque souvenir n'est pas le reflet fidèle de l'évènement auquel il correspond, mais se présente davantage comme un processus de reconstruction d'une représentation mentale de l'évènement. Cet évènement laisse une trace en mémoire, et cette trace est par la suite modifiée par les nouvelles informations qui y font référence.

Inévitablement, ces processus induisent des erreurs, qui modifient parfois considérablement le souvenir. Si dans la plupart des cas, notre mémoire se montre efficace, il arrive ainsi que des souvenirs dont on est sûr et certain, se révèlent faux, soit parce qu'ils ne décrivent pas précisément la réalité (souvenir flou, aspects modifiés) soit parce qu'ils ont tout bonnement été implantés, et nous donnent le souvenir d'un évènement qui n'a en fait jamais eu lieu.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les faux souvenirs sont très facilement créés : le souvenir d'évènements historiques peut être modifié grâce à de simples photos, le souvenir d'évènements personnels peut être altéré par la seule suggestion verbale. Des faux souvenirs peuvent être implantés, ce qui fut le cas de plusieurs rapports concernant l'implantation de souvenirs de viols et de rites sataniques par des psychiatres, dans la mémoire de leurs patients. Les faux souvenirs représentent ainsi actuellement l'explication la plus plausible dans les cas rapportés d'enlèvement par des extraterrestres.

Toutes ces constatations ont de profondes implications dans un large panel de domaines : de la thérapie au domaine judiciaire, en passant par l'autobiographie personnelle ou l'histoire. Jusqu'à présent, il n'existait aucun moyen efficace d'indiquer si un souvenir décrivait précisément la réalité, ou s'il était faux. Des chercheurs de l'Institute for Frontier Areas of Psychology and Mental Health de Freiburg, d'Allemagne, pensent avoir trouvé le moyen de le déterminer, à l'aide d'un simple test physiologique.

Ali Baioui et ses collègues[1] ont utilisé une variante du paradigme de Deese-Roediger-McDermott (DRM), une procédure connue et établie, permettant de créer de faux souvenirs dans une situation expérimentale (i.e. de laboratoire). Dans une DRM, on donne aux sujets d'expérimentation une liste de mots sémantiquement proches (par exemple, une liste de nom d'animaux) qu'ils doivent étudier et retenir. Immédiatement après, on leur donne une nouvelle liste contenant des certains mots de la première liste, d'autres mots sémantiquement proches (des leurres : des mots correspondant à la thématique de la première liste, mais qui ne s'y trouvaient pas) et éventuellement des mots non liés. On demande alors aux sujets d’expérimentation quels étaient les mots de la deuxième liste qui se trouvaient dans la première. Cette procédure entraîne facilement l'apparition de faux souvenirs, et les sujets d'expérimentation affirment souvent (et à tort) que certains des leurres figuraient dans la première liste.

Les chercheurs ont repris cette méthodologie en utilisant cette fois-ci des stimulations visuelles, plutôt que des listes de mots. 60 participants formant deux groupes regardèrent 13 illustrations numérisées provenant du magazine The Saturday Evening Post, présentant des scènes domestiques. Pour dissimuler le but de l'étude, on expliquait aux sujets qu'ils participaient à une étude sur la perception sociale et les émotions, et qu'ils devaient noter les illustrations selon une échelle (très agréable, agréable... désagréable, très désagréable).

L'un des groupes visionnait des illustrations sur lesquelles certains éléments avaient été volontairement effacés (sans que cela ne se remarque), tandis que le groupe contrôle voyait les images non-retouchées. On montrait par la suite aux deux groupes des éléments issus des illustrations, ainsi que des items "leurres" (= qui avaient été effacés pour le premier groupe), et d'autres items leurres qui auraient pu se trouver sur les illustrations, mais n'en faisaient pas partie. La tache des sujets consistait à indiquer lesquels de ses éléments étaient présents dans les illustrations visionnées auparavant. Pendant l'expérimentation, chacun des participants était relié à des enregistreurs permettant de relever la conduction spontanée de leur peau (conductance), le volume de souffle, le rythme cardiaque... Des indices physiologiques connus pour être modifié par l'état émotionnel d'une personne.

Ces indices sont des paramètres physiologiques contrôlés inconsciemment par le système nerveux végétatif, responsable des réactions réflexes, tel que le réflexe d'orientation. Ce réflexe est une réponse inconsciente à un changement de l'environnement, dont la force dépend de l'intensité, du caractère de nouveauté et de la signification du stimulus qui varie dans cet environnement. Une présentation répétée de ce stimulus entraîne une habituation, d'où une baisse de l'intensité du réflexe. En revanche, si le stimulus varie (suffisamment pour qu'il soit considéré nouveau), celui-ci entraine à nouveau une forte réponse réflexe.

Par exemple, la conductivité de la peau varie si un stimulus nouveau est présenté. Un stimulus déjà présenté entrainera une reconnaissance et une forte variation de conductance. En théorie, un item visionné qui a été vu auparavant entrainerait donc une forte variation de conductance, quand un nouvel item entrainerait une faible variation. Les chercheurs sont donc partis de l'hypothèse suivante : les items reconnus à tort (faux souvenirs) devraient entrainer une faible variation de conductance. Les items reconnus qui étaient effectivement présents sur les premières illustrations montrées, entraineront une forte variation d'activité électrodermale (conductivité de la peau). Possiblement, les autres indices montreront des écarts de même nature.

L'hypothèse s'est vérifiée en ce qui concerne la conductance : les faux souvenirs provoquent une faible variation de conductivité de la peau, quand les items reconnus en provoquent une forte, dans le premier groupe. Les autres indices ne présentaient cependant aucune différence, mais les auteurs de l'étude présument que l'absence de différence significative provient davantage d'un défaut de sensibilité des instruments de mesure, que d'une réelle absence de différence de réponse physiologique.

Ces résultats présentent un intérêt certain, étant donné le nombre et l'importance de domaine dans lesquels les faux souvenirs peuvent intervenir et altérer l'utilité des souvenirs, tels que les témoignages dans les affaires judiciaires. Néanmoins, cette situation de laboratoire est difficilement exportable dans les courts de justice...

L'expérimentation peut également présenter un intérêt dans un domaine controversé actuellement, celui des bases neurologiques du mensonge. On se sert de certains indices comme ceux utilisés dans cette étude, pour distinguer le mensonge de la vérité. Or, il semble que l'on aie prématurément affirmé que ces indices permettent effectivement de reconnaître les mensonges, sur le même principe qu'ici. Comment pourrait-on différencier alors mensonge ou faux souvenir, puisque les deux entraînent des réponses physiologiques similaires?

La réponse pourrait être trouvée dans une autre caractéristique cognitive, la conscience : tandis que le mensonge est conscient, le faux souvenir, lui, est inconscient. Si une personne qui ment et une autre qui exprime un faux souvenir donnent toutes deux la description d'un évènement qui ne s'est jamais réalisée, l'une, le fait volontairement, l'autre non.

Cette expérimentation explore donc une nouvelle approche dans la reconnaissance des faux souvenirs, mais pose également des questions quant aux approches actuelles de reconnaissance physiologique du mensonge. Dans les deux cas, l'utilisation d'indices physiologiques laisse envisager la possibilité de futurs applications objectives permettant de décoder de mieux en mieux l'esprit des gens. Quant à savoir s'il 'agit là d'un bien ou d'un mal...

[1] Baioui, A., et al. (2012) "Psychophysiology of False Memories in a Deese-Roediger-McDermott Paradigm with Visual Scenes". PLoS ONE 7(1): e30416. DOI: 10.1371/journal.pone.0030416