La culture, c'est le bonheur... et la santé!



On prétend parfois que les gens incultes sont les personnes les plus susceptibles d'atteindre le bonheur : imperméables à l'ambiance morose qui les entoure et aux petits tracas du quotidien, ils semblent traverser la vie avec une insensibilité patente aux soucis. Ne dit-on pas que les ignorants sont bénis, que les imbéciles vivent heureux? On les envierait presque, et on aurait tort. Une étude[1] datant de 2011 montre combien la culture est un puissant facteur de bonheur : les hommes qui aiment se rendre au musée ou à des concerts, sont plus susceptibles d'être heureux dans leur vie, satisfaits de leur bien-être, et en bonne santé physique, que ceux qui négligent les petites finesses culturelles.


Par ailleurs, si l'on sait que les sorties culturelles dépendent largement et malheureusement des revenus, la bonne nouvelle, c'est que les arts ont un effet bénéfique sur le ressenti de bonheur et la santé, quelles que soient les conditions socio-économiques : qu'on soit chômeur ou P.d.g., les activités culturelles de loisir augmentent à la fois le bien-être mental, mais également physique. Santé et bonheur sont tout deux inextricablement liés, et un brin de culture quotidienne améliore vraisemblablement la vie de tout un chacun efficacement.

Le sport est-il le seul moyen de préserver sa santé?

Ok, c'est bien le sport. Mais quand on peut pas?
L'un des auteurs, Koeenrad Cuypers, explique l'origine de la recherche par l’acceptation commune selon laquelle faire du sport améliore la santé : nous nous focalisons dans nos sociétés occidentales sur les fitness et autres joggings quotidiens pour défendre notre bien-être physique. Nombre de politiques gouvernementales, éducatives ou sociétales prônent le sport pour une santé de fer, en oubliant que tout le monde n'a pas forcément les possibilités ni le désir de subir un entrainement intensif 5 jours par semaine. En fait, une bonne partie des activités libres n'a rien à voir avec le sport, mais davantage avec la culture. En particulier, concernant les auteurs de l'étude, de nombreux patients examinés par Cuypers ne pouvaient tout simplement pas avoir d'activité sportive régulière.

Il était donc intéressant de mesurer l'impact des sorties culturelles sur la santé physique, sachant que l'entrainement sportif quotidien ou rigoureux est actuellement dépeint comme l'un des rares moyens (sinon le seul, et nécessaire) pour entretenir une bonne forme physique. Ceux qui n'exercent pas d'activité sportive seraient-ils condamnés à regarder le bonheur et la santé des autres sans les atteindre? L'équipe de recherche s'est donc lancée dans une expérimentation visant à déterminer fréquence et nature des sorties culturelles et la corrélation qu'elles entretiennent avec des indices de bien-être tel que le niveau de stress, d'anxiété, la satisfaction personnelle concernant la santé ou la vie de manière générale, et des indicateurs objectifs du niveau de santé physique.

Cultiver bonheur et santé, c'est d'abord se cultiver.

L'étude, conduite pas une équipe norvégienne, publiée dans le Journal of Epidemiology and Community Health, est une recherche rétrospective, transversale (elle analyse des données recueillies à un instant - entre 2006 et 2008 - mais n'explore pas l'évolution des personnes interrogées). Cuypers et ses collègues ont collecté pour les besoins de l'étude, des données relatant les activités, le ressenti personnel concernant la santé ou la satisfaction globale, certains indices comme le niveau d'anxiété ou l'humeur dépressive, de 50 797 adultes résidents du comté de  Trondelag-Nord, de Norvège, étudiés au Nord-Trøndelag Health Study Research Center.

De précédentes recherches confirmaient l'effet bénéfique d'activités culturelles en tant que loisirs, pour lutter contre le stress (Mather et al, 2010) et améliorer la santé mentale au quotidien. Toutefois, on pouvait y départager les activités culturelles en deux catégories : les activités culturelles créatrices dans lesquelles l'individu est impliqué personnellement, (participer à un club, chanter dans une chorale, jouer de la musique en groupe...) et les activités culturelles réceptrices dans lesquelles l'individu reçoit de la culture sans avoir à y participer activement (voir une pièce de théâtre, une comédie musicale, sortir au zoo ou au musée...). La catégorie d'activité créatrice semblait davantage bénéfique que l'autre.

De plus, une dépendance au genre semblait se rencontrer dans les recherches précédentes, ainsi, on savait que la participation religieuse (Lim et al, 2010) ou les évènements sportifs étaient corrélés chez les femmes à une amélioration de la satisfaction ressentie de vie. Les femmes qui sortent voir des évènements sportifs se sentent par ailleurs en meilleure santé physique. S'agissant des hommes, ceux-ci se sentent en meilleure santé, lorsqu'ils exercent une activité bénévole ou participent à un travail associatif, et bien entendu, lorsqu'ils pratiquent une activité sportive.

En contrôlant certains paramètres comme les revenus ou le niveau d'éducation, les chercheurs ont mis à jour une corrélation positive entre les activités culturelles (créatrices et réceptrices) et le bien-être personnel, pour les femmes autant que pour les hommes. 

Le foot, c'est de la culture.
Au moins au niveau de la pelouse.
La recherche effectuée par l'équipe norvégienne montre donc que n'importe quelle activité culturelle, qu'elle soit musicale, théâtrale, artistique, et créatrice autant que réceptrice... se montre également bénéfique. Il semble également que les hommes (plus que les femmes) tirent un bénéfice (au niveau de leur santé physique) de n'importe quelle activité dans laquelle ils sont impliqués activement - y compris celles que l'on associe généralement aux femmes - mais davantage encore dans les activités culturelles réceptrices. Mesdames, vous abhorrez souvent la soirée foot à la télé, ou la sortie sportive, mais sachez-le : celles-ci semblent vraiment rendre heureux vos hommes!


Précisément, les auteurs relèvent que :
"The logistic regression models, adjusted for relevant cofactors, show that participation in receptive and creative cultural activities was significantly associated with good health, good satisfaction with life, low anxiety and depression scores in both genders. Especially in men, attending receptive, rather than creative, cultural activities was more strongly associated with all health-related outcomes. Statistically significant associations between several single receptive, creative cultural activities and the health-related outcome variables were revealed."
Les modèles par régression logistique (un cas particulier de régression linéaire), ajustés en fonction des facteurs pertinents, [réalisés sur les données recueillies] montrent que la participation à des activités culturelles créatrices ou réceptrices sont significativement associées avec une bonne santé, une bonne satisfaction de vie, des scores diminués d'anxiété et de dépression, chez les hommes autant que chez les femmes. Particulièrement chez les hommes, les activités culturelles réceptrices plutôt que créatrices sont plus puissamment liées à la santé. Des associations statistiquement significatives entre plusieurs type d'activités créatrices ou réceptrices et les variables liées à la santé ont été relevées.
Cuypers relève par ailleurs qu'il y'a un effet proportionnel dans ces activités : le plus on participe à des activités culturelles, le mieux on se sent. Dans de précédentes études, Cuypers et ses collègues relevaient déjà que la participation culturelle améliorait la santé - et que les activités culturelles constituaient donc un indicateur de la bonne santé (mentale tant que physique) d'une personne. Les différences entre femmes et hommes suggèrent quand même que d'autres facteurs sont à l’œuvre, tels que la réduction du stress liée aux loisirs.

De plus, la recherche ne suit pas les participants sur le long terme, mais à un instant donné : la nature du lien entre activités culturelles et bien-être ressenti ou santé physique, n'est donc pas claire. Est-ce parce que l'on exerce des activités culturelles qu'on se sent mieux? Ou est-ce parce que l'on se sent mieux de manière générale, que l'on est plus susceptible de développer des activés culturelles? Cuypers et ses collègues devraient désormais se pencher sur les différences génétiques et leur lien avec la satisfaction générale, selon l'environnement. Le bonheur est un phénomène complexe et nul doute que nous ne sommes pas encore au bout des recherches, mais on sait désormais avec certitude que les activités culturelles sont associées non seulement à une bonne santé mentale, mais aussi à une bonne santé physique. Ce qui ne dispense pas de sport, quand on le peut!

[1] Cuypers K., Krokstad S., Holmen T.L, Knudtsen M. S., Bygren L.O., Holmen J. (2011). "Patterns of receptive and creative cultural activities and their association with perceived health, anxiety, depression and satisfaction with life among adults". Journal of Epidemiology and Community Health. doi:10.1136/jech.2010.113571