Les ondes cérébrales du crime



Les terroristes ont du soucis à se faire : une nouvelle méthodologie pourrait permettre d'identifier des ondes cérébrales typiques émises lorsque l'on cache volontairement une information.



Ce test est une version ré-ajustée et sophistiquée du polygraphe, un test grandement discrédité par le passé, basé sur le concept du détecteur de mensonge développé dans les années 1950. Le traditionnel détecteur de mensonge implique que l'on demande à un suspect s'il a commis ou non un crime, question à laquelle il doit répondre par oui ou non. La comparaison de son activité électrique (ou d'autres indices tels que sudation, rythmes cardiaque ou respiratoire) avec des réponses contrôle permettait de donner un indice de la véracité d'une réponse. Les questions critiques se concentraient alors sur des détails spécifiques que seul l'auteur du crime pouvait connaître. Malheureusement, le polygraphe n'a jamais été un outil stable et fiable.

Dans les années 1980, Peter Rosenfeld combinait le détecteur de mensonge avec l'enregistrement de l'activité électro-encéphalographique (EEG), en exploitant la présence de l'onde P300, une onde particulière qui répond à un stimuli visuel, après un délai de 300 millisecondes. Cette onde est connue pour donner lieu à un grand pic d'activité lorsque le matériel présenté à un sens pour le sujet à qui on la présente (s'il reconnait le stimulus, ou s'il a un sens pour lui). Cette onde est en quelque sorte le témoin de la familiarité d'un objet ou d'une scène visuelle, qui indique si le sujet, sans que celui-ci n'en soit conscient, a déjà été en présence de l'objet, la situation, l'information.

Rosenfeld avait montré par l'expérimentation, que l'on pouvait identifier l'auteur d'un vol d'un objet, en  présentant visuellement l'objet. L'équipe menée par ce chercheur a récemment reconduit cette expérimentation dans le cadre de la recherche anti-terroriste, avec un groupe de 29 étudiants, divisé en deux sous-groupe étiquetés, pour l'un, coupable, pour l'autre, innocent.

Chacun des étudiants du groupe coupable recevait un document indiquant qu'il jouerait le rôle d'un terroriste planifiant une attaque, avec certaines informations comme le type de bombe qu'il pouvait utiliser, les lieux où pouvait se produire l'attaque, les dates... Les étudiants devaient s'imaginer réaliser l'attaque en choisissant parmi ses options. Le groupe d'innocent devait quant à lui préparer, sur le même modèle, non pas une attaque mais une sortie en week-end.

Une fois la préparation achevée, tous devaient écrire une lettre à un supérieur fictif, contenant les choix pour lesquels ils avaient opté, ce qui les aiderait à retenir lors de l'expérimentation, les détails choisis.

Les chercheurs ont ensuite présenté aux deux groupes de longues séries de mots sur un écran d'ordinateur, pendant que les expérimentateurs enregistrait leur activité électrique. La plupart des mots n'avait rien à voir avec une attaque terroriste, mais certains étaient des mots "sondes" proches de ceux qui pourraient être utilisés dans une conversation sur une attaque terroriste, et notamment exprimant certains des détails spécifiques aux choix des étudiants du groupe "terroriste". Le but était, par ces mots, de provoquer une saillance de l'onde P300.

Or, il s'avère qu'avec cette méthodologie, les expérimentateurs furent en mesure d'identifier tous les participants du groupe "terroriste", tout en identifiant les "innocents" comme tels. Sans la moindre erreur... De plus, les expérimentateurs furent également en mesure d'identifier précisément les détails des choix de chaque terroriste, leur permettant alors d'identifier à postériori les dates et les lieux sur lesquels le choix des "terroristes" s'étaient portés.

Bien sûr, cette expérimentation de laboratoire ne reflète pas la réalité complexe d'une investigation ou d'un interrogatoire. Ici, les expérimentateurs connaissaient par exemple les détails à l'avance, même s'ils ne savaient pas quel choix feraient les étudiants "terroristes". En outre, le nombre de détails était finalement assez limité. En situation réelle, les informations sont généralement très réduites et les possibilités infinies.

On peut également se demander si le sens des mots-sondes ne pourrait pas avoir une signification pour le sujet sans pour autant que cette signification ne soit reliée à une attaque terroriste! C'est l'un des problèmes majeurs de toute tentative de déceler par des moyens physiologiques, l'esprit : les réactions sont seulement des réactions et n'indiquent rien d'autre que le fait qu'il y'ait une réaction, elles n'indiquent pas la culpabilité, le sens d'une réaction, sa signification.

Qui plus est, ce type de test présuppose que la mémoire est infaillible, or de nombreux exemples ont montré par le passé combien il est aisé de modifier, manipuler les souvenirs ou d'en implanter de nouveaux. Nous avons appris depuis les travaux dans les années 1920, de Sir Frederic Bartlett, puis par la suite avec les travaux d'Elizabeth Loftus (voir le dossier "Manipuler la mémoire") que la mémoire est reconstructrice par nature et non reproductive. Elle ne reproduit pas fidèlement les évènements mais reconstruit une représentation mentale de celui-ci, susceptible d'être modifiée en fonction de nouvelles informations qui lui sont liées.

Malgré toutes ses limitations, les tests comme celui de la P300 sont parfois admissibles en court de justice, comme ce fut le cas en Inde en 2008. Il pourrait être judicieux de montrer quelque prudence vis-à-vis de ce type de test, dont les applications paraissent sensationnelles, mais dont il faut bien comprendre la signification, les possibilités mais surtout les limites.