Biais cognitifs insolites : la malédiction du savoir ou le trop-plein de connaissances



La culture semble un bienfait, en croire de nombreuses études s'étant penchées sur le sujet : être cultivé, c'est par exemple, être plus heureux et en meilleure santé, c'est aussi anticiper intuitivement l'avenir avec davantage d'acuité, ou juger avec plus de justesse la compétence d'autrui. Mais le savoir a ses revers, et parmi eux, celui d'être (sauf accident) définitif. Une fois la connaissance acquise, on ne peut plus revenir en arrière, et cela ne présente pas que des avantages...

Et l'inconvénient principal, c'est qu'un savant, un connaisseur, un professionnel... a souvent beaucoup de mal à se mettre à la place de celui qui ne connait pas, comparé à un amateur. C'est ainsi que se définit le biais cognitif connu sous le nom de malédiction du savoir (malédiction de la connaissance, revers de la connaissance...) : il désigne la difficulté, lorsque l'on a acquis une compétence, des connaissances dans un domaine particulier, à s'imaginer sans ces connaissances, se mettre à la place de quelqu'un qui ne les possède pas.

De ces connaissances découlent de nombreuses conséquences négatives pour le jugement, les décisions, l'anticipation, la gestion de la réalité sociale... Les savants (dans un domaine particulier) estiment mal la façon dont peuvent réagir ou répondre des ignorants (dans ce domaine particulier), ont des difficultés à comprendre les non-experts, à les rallier éventuellement à leur savoir ou à leur cause...

Ce phénomène psychologique pose la plus grosse de ses conséquences problématique dans le domaine de l'éducation : plus on est expert dans son domaine, plus il est difficile de partager ses connaissances : avec l'accroissement des compétences, on devient de plus en plus abstrait dans nos explications et nos enseignements. 

Le domaine de l'enseignement n'est pas seul concerné, puisque la malédiction du savoir s'abat également en matière d'économie, sur les vendeurs et autres commerciaux : plus ils connaissent leur produit, plus il leur est difficile de se mettre à la place de quelqu'un qui le voit pour la première fois, et donc, plus il leur est difficile de vanter les mérites du produit qu'il faudrait vanter, plutôt que des détails qui paraissent sans importance à un novice. Le revers des connaissances atteint également les politiciens, qui doivent expliquer pourquoi on doit voter pour eux, alors que la profondeur de leur réflexion en matière d'économie, de relations internationales, de gestion des ressources, etc... est sans commune mesure avec la politique telle que la conçoit le citoyen moyen : un sujet abordé par tout un chacun de manière généralement très superficielle. 

Globalement, tout domaine d'expertise présente sous une forme ou une autre, la malédiction du savoir : de subtils freins à l'anticipation, à l'acuité d'un jugement sur autrui, au partage de connaissances, dont il est particulièrement difficile de se débarrasser, une fois expert dans le sujet concerné.

Sapience maudite

Le phénomène a reçu le nom de Curse of knowledge selon la suggestion de Robin Hogarth (1986), mais de nombreux économistes en avaient décrit les principes dès les années 1970, à la suite desquels les psychologues se sont emparés du sujet. L'existence même de ce biais est aisée à mettre en évidence, ce qu'a fait Elizabeth Newton, en 1990, lors d'une expérimentation à la fois simple et évocatrice : dans une première phase, l'expérimentateur présentait des musiques très connues (telles que "Merry Chrismas" ou "Happy Birthday", 25 musiques au total) à des sujets (premier groupe), qui devaient alors reproduire le rythme de celles-ci en tapant du doigt sur la table. Dans une seconde phase, d'autres sujets (second groupe), qui n'avaient pas assisté à la première phase d'écoute, écoutaient les premiers sujets reproduire le rythme musical, et devaient alors deviner de quelle musique celui-ci était tiré.

Seuls les sujets du premier groupe connaissaient donc les titres des musiques faisant partie de l'expérience. On leur demandait d'estimer le nombre de sujets du second groupe qui seraient susceptibles de reconnaître les rythmes et les musique dont ils s'inspirent. Le premier groupe estimait alors que 50% des rythmes pourraient être facilement reconnus. Pourtant, sur 120 essais, seuls 2,5% des musiques (soit 1/40 au lieu de 1/2 prévu par le premier groupe) furent reconnues.

Cette différence excessive provenait, selon l'auteure, de la malédiction du savoir : connaissant les titres des musiques, les membres du premier groupe ne pouvaient plus s'imaginer dans la situation des membres du second groupe, n'ayant aucune idée, ni des musiques, ni des titres. Ayant la musique dans la tête lorsqu'ils en reproduisaient le rythme, les membres du premier groupe avaient énormément de mal à appréhender la difficulté de deviner une musique à partir d'un rythme seulement, isolé, sans accompagnement, sans même une tonalité perceptible, donc sans mélodie. 

De manière générale, avoir une connaissance en tête, c'est aussi avoir tous les liens conceptuels qui s'associent à cette connaissance (de la même façon qu'avec une musique en tête, on associe des informations de rythme, de mélodie, de séquence sonore...). Appréhender une connaissance liée dans notre esprit à d'autres savoirs, d'autres idées, la rend très accessible et compréhensible, phénomène plus ardu pour un esprit qui reçoit cette connaissance pour la première fois (comme c'est le cas dans l'enseignement) ou de manière isolée.

Faut-il être un peu stupide pour enseigner?

Vous êtes vous déjà demandé pourquoi de nombreux grands spécialistes semblent hermétiques, loin de nous, et pourquoi la digestion de leur savoir par les modestes auteurs de blogs que nous sommes semble plus accessible à tout lecteur? Beaucoup de spécialistes décident de publier sur Internet ou dans des revues vulgarisatrices, mais ne rencontrent pas forcément le succès qu'ils mériteraient : si le langage des pontes parait si lointain, c'est peut être parce que ceux-ci sont tout simplement trop connaisseurs dans leur domaine pour espérer l'expliquer simplement au profane, ou à l'intéressé non-expert.

De la même manière, vous êtes vous un jour trouvé stupide devant un technicien qui tentait de vous expliquer le fonctionnement de votre machine à laver, de la télécommande de votre télé, ou devant un opérateur téléphonique qui vous vante les mérites de son nouveau portable, dont vous ne percevez finalement qu'à moitié les intérêts? Vous souvenez-vous de votre première utilisation de Twitter ou de Facebook, voyant ces interfaces comme de curieux gadgets sans pour autant saisir tous les intérêts des réseaux sociaux?

Une expérimentation réalisée par Pamela Hinds montre combien il peut être difficile d'apprendre le fonctionnement d'un nouveau gadget, et tout aussi difficile de le présenter ou d'en expliquer les intérêts. Cette universitaire de Stanford demanda à des habitués du téléphone, combien de temps il faudrait à des novices pour apprendre à utiliser un portable comme le leur. Là encore, une nette distinction était observée entre les estimations des connaisseurs, celles des novices, et la réalité des apprentissages : apprendre à se servir d'un téléphone portable, pour un novice, prend deux fois plus de temps que ce qu'estiment les sujets "experts" du portable. Seuls les novices du téléphone semblent pouvoir estimer correctement le temps qu'il faut pour apprendre à se servir d'un portable. 

Autrement dit, si vous voulez apprendre quelque chose de nouveau, contrairement à ce que l'on pense habituellement, il ne vous faut pas forcément le meilleur expert pour vous aider. En fait, des enseignants moins expérimentés, du fait qu'ils aient plus de facilités à se mettre à la place des non connaisseurs, peuvent sembler plus avantagés pour aider à développer les connaissances de base des novices.