Biais cognitifs insolites : le biais restropectif et la théorie du cygne noir



"Je le savais depuis le début!". Cette phrase, que vous avez probablement souvent rencontré, peut-être même pensé, résume à elle seule le biais cognitif connu sous le nom de biais rétrospectif, et exprime notre réaction classique lorsque l'on fait face à ce que l'on appelle un cygne noir.

La Théorie du Cygne Noir

Fruit des réflexions du philosophe Nassim Nicholas Taleb, le concept de cygne noir (tiré de la découverte du cygne noir en 1698) désigne à l'origine un évènement historique majeur, bouleversant notre vision du monde, et dont on pense à posteriori, qu'il était très prévisible - alors qu'il ne l'était absolument pas. Passé dans le langage plus ou moins courant, un cygne noir désigne désormais un fait inattendu (et effectivement imprévu) dont la portée et les conséquences sont notables, et que l'on parvient à rationaliser, en dépit de toute logique, après coup. 

La crise des subprimes de 2007, l'affaire DSK, l'attaque du 11 septembre, sont autant d'évènements considérés comme des cygnes noirs : imprévisibles lorsqu'ils se sont déroulés, ils n'en ont pas moins été décortiqués, expliqués par la suite, de nombreuses voix s'élevant pour montrer que ces évènements étaient parfaitement prévisibles et qu'on aurait pu, et dû, les envisager, au vu de signes précurseurs passés inaperçus avant l'évènement en question.

Le Biais Rétrospectif

La théorie du cygne noir prend appui sur l'existence d'un biais cognitif mis en évidence en 1975 par Fischoff & Beyth, dans le cadre conceptuel alors récemment développé par Tversky et Kahneman (1973), lesquels exploraient heuristiques et biais affectant et altérant le raisonnement et le jugement humain. Ce phénomène était cependant connu de nombreux historiens, médecins, économistes, comme la tendance à rationaliser après-coup un évènement à l'origine imprévu.

Dans une série d'expérimentation, Beith et Fischoff montraient que nous avons tendance à considérer comme prévisible un évènement qui s'est réellement déroulé, au dépens d'autres alternatives qui, avant l'évènement, se seraient montrées tout aussi probables aux yeux d'un observateur. Ainsi, le fait de connaître la façon dont s'est déroulé un évènement le rend par la suite "naturel" : non seulement on le considère davantage comme l'évènement le plus probable, mais on rationalise également en interprétant des signes précurseurs comme démonstratifs de l'issue de l'évènement.

Dans l'une de ces expérimentations, des sujets devaient estimer la probabilité de certaines conséquences d'évènements historiques : quelles auraient pu être par exemple les conséquences de la visite du président Nixon à Beijing et Moscou (1972), qui instaura une nouvelle ère dans les relations entre Chine, URSS et USA. Les sujets testés considéraient plus haute la probabilité des évènements qui s'étaient effectivement déroulés, plutôt que d'autres conséquences qui auraient tout aussi bien pu avoir lieu. Lorsque l'expérimentation visait des évènements historiques dont les conclusions n'étaient pas connues des sujets, ceux-ci estimaient la conclusion réelle (qu'ils ne connaissaient donc pas) tout aussi probable que les alternatives.

Encore plus révélateur : lorsque l'on disait aux sujets qu'une des conclusions était celle qui s'était réalisée par la suite, ceux-ci l'estimait plus probable... même quand l'expérimentateur mentait : une conséquence désignée comme vraie (alors qu'elle ne l'était pas) était à postériori considérée comme l'évènement le plus probable.

Où est la marche arrière?

Le biais rétrospectif peut être défini comme la tendance à modifier son appréciation de la probabilité d'un évènement en fonction de l’apparition de cet évènement : nous avons tendance à juger un évènement plus probable, un résultat plus naturel, une conséquence plus prévisible, lorsque ceux-ci se sont effectivement déroulés.

Ce biais rétrospectif a de profondes implications dans le jugement des actes d'autrui (par exemple, dans le domaine judiciaire), mais également dans le diagnostic médical ou la description d'évènements politiques, historiques, médiatiques... Quel que soit le résultat des prochaines élections, par exemple, de nombreux journaux concluront à la prévisibilité du résultat, comme ce fut le cas du cygne noir de 1995, la présence d'un candidat inattendu au second tour dont de nombreux médias ont rendu responsable après-coup, le candidat socialiste, ont trouvé force raisons pour expliquer l'évènement et quantité de signes précurseurs qui auraient dû mettre la puce à l'oreille. Autre exemple, celui du diagnostic médical : de nombreux professionnels mais également les proches, se laissent aller à penser qu'un diagnostic allait de soi, une fois l'évènement majeur (signe pathognomonique, résultat d'analyse particulier) passé, et retrouvent après coup, aisément, les signes qui auraient dû faire envisager ce diagnostic plutôt qu'un autre. Mais la seule chose qui va de soi, c'est qu'une fois le diagnostic posé, il est évidemment beaucoup plus facile d'en voir les signes. A vrai dire, on en voit même parfois les signes, alors même que ce diagnostic est faux!

Le fait est qu'il nous est pratiquement impossible de nous remettre à la place de ce que nous étions avant un évènement (d'autant plus si celui-ci bouleverse nos croyances), dans le même principe sur lequel se fonde le biais connu sous le nom de malédiction du savoir. La seule et simple connaissance de l'issue d'un évènement modifie considérablement notre rapport à celui-ci (jugement, raisonnement, parfois affect). Néanmoins, certaines méthodes permettent de contrer partiellement l'effet du biais rétrospectif, comme se replonger dans le contexte à l'aide d'écrits ou de souvenirs d'avant l'évènement, ou explorer d'autres alternatives possibles sur des problèmes similaires dont la conclusion n'est pas encore survenue.