Biais cognitifs insolites : L'effet Google et la mémoire homme-machine



Décrit et mis en évidence par Betsy Sparrow (Columbia), Jenny Liu (Wisconsin) et Daniel M. Wegner (Harvard) en Juillet 2011, l'effet Google est la tendance à oublier l'information facilement accessible si on la cherche sur Internet à partir des moteurs de recherche (tel que Google, Yahoo, etc...), plutôt que de la retenir en mémoire (par rapport à l'information peu accessible).

Google-brain

Notre mémoire se transformerait-elle en moteur de recherche? La philosophie et les stratégies qui sous-tendent l'élaboration et le perfectionnement du célèbre Search engine, ont toujours consisté à mimer le plus parfaitement possible "ce que ferait un cerveau humain lorsqu'il recherche une information", de sorte que Google fasse exactement ce que l'on ferait (mais beaucoup plus rapidement et de façon automatique) si l'on souhaitait chercher une information dans la mémoire collective que représente le web d’aujourd’hui. Aussi, depuis sa création, Google a tenté de se substituer à notre processus de recherche personnelle (parfois, l'améliorer), en organisant l'immense masse d'information et en facilitant son exploration, selon des critères comme le champs sémantique sur lequel on évolue (Google retient par exemple vos requêtes de recherches pour privilégier certaines informations cohérentes avec vos précédentes lectures, plutôt que d'autres, dans vos recherches ultérieures) ou la crédibilité que l'on accorde aux sources.
Le cerveau Google (img : www.psyblogs.net)
Mais alors que ces stratégies visaient à rapprocher Google du fonctionnement du cerveau humain, il s'avère que (deuxième effet kisskool) ce mécanisme de rapprochement s'est propagé au cerveau humain : de plus en plus, nous organisons l'information selon les caractéristiques d'un moteur de recherche, plutôt que de retenir l'information elle-même. Nous retenons des aspects tels que l'endroit où trouver une information que l'on a rencontré, comment la retrouver, plutôt que d'en retenir la signification. L'habitude et l'utilisation des moteurs de recherche, modifie alors structurellement le fonctionnement de notre mémoire! Celle-ci semble se transformer (en partie) petit à petit en index des connaissances, plutôt qu'en somme de ces mêmes connaissances.

Mémoire sémantique vs mémoire index

Ainsi que l'expliquent les auteurs de l'étude :
"Les avancées de l'Internet, et ses moteurs de recherche aux algorithmes sophistiqués, ont rendu l'information accessible sur un simple mouvement du doigt. Nous n'avons quasiment plus à faire le moindre effort pour trouver l'information que l'on cherche. Nous pouvons "googeliser" les personnes, consulter des articles originaux, ou retrouver le nom de l'acteur que nous avons sur la langue.
Les résultats de 4 expérimentations suggèrent que lorsqu'ils font face à des questions difficiles, les gens cherchent en priorité de l'information via leur ordinateur, et que quand ces gens s'attendent à avoir accès à cette information autant que bon leur semble, ils retiennent bien moins cette information : ils ont plus de difficultés à se remémorer l'information consultée, mais se rappellent par contre bien l'endroit où ils pourront la retrouver. L'internet est ainsi devenu une forme de mémoire complémentaire, où l'information est enregistrée collectivement à l'extérieur de soi."
L'étude comprenaient 4 phases d'expérimentations conduites sur des étudiants des Universités de Harvard et de Columbia. 

Dans la première, les participants devaient répondre à des questions complexes, puis donner la couleur de mots affichés (selon le modèle du stroop). Certains mots étaient reliés sémantiquement au concept de recherche sur Internet.

Dans la seconde, les sujets lisaient des textes à propos de ces questions difficiles (réponses, commentaires, explications...) et devaient retenir ces informations. On leur demandait également s'ils pensaient pouvoir trouver ces informations facilement sur internet, ou à un endroit spécifique, ou si au contraire, ils pensaient que cette information avait peu de chance d'être accessible facilement.

Dans une troisième phase, on leur demandait de rappeler les informations (trois groupes formés, selon ce qu'estimaient les participants de l'accessibilité de l'information). Les résultats montraient clairement que les informations dont le participant pensait qu'elles ne seraient pas accessibles (notamment sur internet), étaient significativement mieux rappelées.

Une seconde analyse (quatrième phase) révéla que les personnes qui pensaient trouver les informations à des endroits spécifiques, se rappelaient davantage ces endroits, que le contenu informatif.

Autrement dit, nous pouvons plus facilement retenir l'information si on ne sait pas où la trouver, que si on le sait. De plus, nous nous souvenons davantage de la façon dont on peut trouver une information si on sait qu'elle peut être accessible facilement.

La mémoire transactive et la mémoire hybride

Avoir accès à Internet amène les gens à se souvenir de moins en moins le contenu d'une information, sa signification ou certains détails de celle-ci : lorsqu'une information est accessible à travers le web (=mémoire transactive, collective), on retient davantage les aspects (moins nombreux ou moins complexes) qui nous permettront de la retrouver, plutôt que d'en mémoriser les détails

Notre mémoire est pourtant toujours effective, il ne s'agit pas d'une dégradation : on se souvient toujours correctement des informations que l'on n'a pas pu trouver sur Internet (et que l'on a trouvé sur un autre support), et on mémorise aussi correctement les informations de lieu, le nom du site, la recherche que l'on a effectuée... 

Nous évoluons ainsi - au moins en ce qui concerne notre mémoire - vers une symbiose homme-machine dans laquelle notre mémoire sémantique se divise entre la mémoire classique humaine et la mémoire collective numérique. Et surtout, nous évoluons également vers un ajustement de nos processus cognitifs pour nous adapter à cette symbiose.

Le problème majeur de cette évolution est la création (et le renforcement) de notre dépendance à l'Internet : une perte de connexion peut être vécue comme une souffrance et une privation. Au vu du développement des technologies numériques ces dernières décennies, on peut dire aujourd'hui que beaucoup d'entre nous sont déjà devenus, grâce à leur portable relié en tout temps et tout lieu à Internet, de véritables cyborgs, entités mécano-humaines personnelles qui, si on leur enlevait leur outil de communication préféré, se sentiraient probablement amputées d'une importante part de leurs caractéristiques/fonctionnalités, une part de leur être. Dans cette conception, se sentir humain (simplement "humain"), serait étrangement interprétable (et vécu!) comme se sentir inférieur...

Sparrow, B., Liu, J., et Wegner D. (2011) "Google Effects on Memory: Cognitive Consequences of Having Information at Our Fingertips" Science vol. 333, n° 6043, pp 776-778.