Les nombreux bénéfices cognitifs du multilinguisme



Maîtriser naturellement deux langues (ou plus!) plutôt qu'une seule, dans un monde où les échanges se font de plus en plus nombreux et aisés, n'a pas seulement des effets bénéfiques du point de vue pratique : le multilinguisme a des répercussions sur votre cerveau et votre pensée, il vous rend plus intelligent. Significativement plus intelligent. Non seulement, mais il vous protège également contre les effets de la sénescence, et augmente vos performances cognitives dans des domaines n'ayant à priori rien à voir avec le langage...

Meilleure concentration, meilleur focus, meilleure inhibition

Pendant plusieurs décennies, les premières approches du multilinguisme considéraient que la maîtrise d'une seconde langue ne pouvait qu'entraîner des interférences perturbant les apprentissages aux moments de l'éducation. Cet ancien a priori s'est progressivement vu mettre en cause, affiné : certes, connaître plus d'une langue présente de telles interférences, que l'on peut remarquer via l'imagerie ou par de simples tests.

Car même lorsqu'un sujet bilingue se force à penser et parler dans une seule langue, les deux systèmes s'activent, et à la manière de la lecture dans l'effet Stroop, le bilinguisme devient un obstacle dans certaines situations précises Par exemple, reconnaître des faux-amis - des mots ne s'écrivant pas pareillement d'une langue à l'autre, mais de manière semblable, et qui n'ont pas forcément le même sens. Lorsque l'on demande à un français de dire si un mot présenté à l'écran est un mot français ou non, un bilingue français-anglais se trompera plus souvent lorsque des mots comme "language" lui seront présentés (language n'étant absolument pas français). Comme pour tout traitement automatique, l'activation irrépressible du système langagier correspondant aux deux (ou plus) langues maitrisées génère, en des circonstances particulières, des erreurs qu'un monolingue ne ferait pas.

Cependant, ce qui s'apparente à un frein se révèle en fait une bénédiction : ces interférences forcent et habituent le cerveau à résoudre des conflits internes, à balayer l'effet de ces interférences en fonctionnant malgré elles. Comme un entrainement qui viendrait augmenter les performances cognitives.

Les bilingues résolvent par exemple plus facilement que les monolingues, certains puzzles ou certains exercices mentaux. Lors d'une étude datant de 2004, effectuées pas les psychologues Ellen Bialystok et Michelle Martin-Rhee, des enfants mono et bilingues devaient trier des cercles bleus et des carrés rouges présentés sur un écran, en les rangeant dans deux bacs marqués chacun d'un symbole distracteur : un cercle rouge et un carré bleu. 

Dans une première tâche, les enfants devaient trier les items par couleur (placer les cercles bleus dans le bac à carré bleu, et les carrés rouges dans le bac à rond rouge). Dans une seconde partie, les enfants devaient trier ce même matériel sur le critère de la forme, ce qui générait un conflit entre les couleurs, plus directement visibles que les formes. Dans la première tâche, monolingues et bilingues présentaient des résultats similaires, mais dans la seconde tâche, les bilingues s'en sortaient mieux (plus rapidement, moins d'erreurs). Les bilingues semblaient bel et bien maîtriser l'interférence mieux que les monolingues.

Des fonctions exécutives nettement améliorées

De nombreuses expérimentations comme celle-ci montrent que le multilinguisme entraîne et améliore les fonctions exécutives (commande, inhibition, planification...), permettant de résoudre des problèmes, d'anticiper ou de procéder (séquences d'actions, réflexion...) plus rapidement et avec plus de justesse (Byalistok, 2007). Ces processus requièrent de se concentrer et d'ignorer les éléments qui pourraient distraire, mais également, de passer rapidement d'un aspect d'un problème à l'autre, d'une dimension à l'autre (flexibilité mentale) et de retenir l'information correctement en mémoire de travail.

Comment le multilinguisme augmente-t-il la qualité de ces processus? Pourquoi améliore-t-il les performances cognitives exécutives? Jusque récemment, on pensait que le multilinguisme obligeait la personne multilingue à inhiber l'activation des autres systèmes langagiers pour pouvoir se concentrer sur l'un, seul. On en déduisait donc que les multilingues étaient naturellement plus entraînés à ignorer les distractions, inhiber les comportements inadaptés.

Cette explication aurait pu se montrer suffisante si les bilingues ne montraient pas, en plus de meilleures performances dans des tâches d'interférences (requérant l'inhibition de comportements plus ou moins automatiques), de meilleures performances également dans des tâches ne nécessitant aucune inhibition, comme tracer une ligne en suivant des numéros par ordre ascendant, alors que ces numéros ont une place aléatoire sur la feuille sur laquelle on trace la ligne. Un tel exercice, proche du Trail Making Test, vise l'évaluation de la flexibilité mentale.

Alors d'où viendrait cette augmentation de performance chez les multilingues? Elles pourrait être beaucoup plus basique que ce que l'on envisageait : les bilingues auraient tout simplement un meilleur entraînement dans le traitement des informations de leur environnement. Les bilingues doivent en effet changer mentalement de système langagier régulièrement, ayant affaire à des personnes parlant les deux langues qu'ils ont apprises. Ils ont donc l'habitude de passer d'un système à un autre, d'où une flexibilité mentale accrue, car sur-entraînée.

La flexibilité mentale à la loupe IRM

Dans une étude explorant cette hypothèse, le chercheur et psychologue espagnol Albert Costa et ses collègues, de l'Université Pompeu Fabra, ont démontré que les bilingues, non seulement se débrouillent mieux dans des tâches de flexibilité mentale, mais le font, de surcroît, avec moins d'efforts (moins d'activation cérébrale). Lorsque l'on réalise une tâche avec un minimum d'activité cérébrale, cela signifie généralement que l'on maîtrise cette tâche et que l'on y est performant.

De 7 Mois...

Dans une autre étude, datant de 2009, Agnes Kovacs de l'International School for Advanced Studies (Italie) des bébés de 7 mois exposés à deux langues différentes depuis leur naissance étaient confrontés à l'habituation suivante : un indice audio correspondant à un côté d'un écran, indiquait qu'une poupée allait apparaitre (du côté indiqué) quelques secondes plus tard. Une fois l'enfant habitué, l'indice audio  indiquait alors le côté contraire. L'habituation des bébés "bilingues" à cette nouvelle situation était alors beaucoup plus rapide que celle d'enfants "monolingues" mis en situation identique. Les enfants bilingues ont vite appris à modifier leur anticipation dans la nouvelle direction, en fonction du stimulus sonore.

... à 77 ans


Le multilinguisme présente également des effets étonnants sur la robustesse cérébrale : une récente étude impliquant 44 bilingues anglais-espagnol, menée pas le neuropsychologue Tamar Gollan, de l'université de Californie, concluait que les personnes maîtrisant deux langues étaient plus résistantes aux symptômes de sénescence et de démence, visibles par exemple dans la maladie d'Alzheimer. Plus le degré de maîtrise des langues était élevé, plus les symptômes s'exprimait de manière tardive. Le multilinguisme apparait comme un frein efficace à l'avancée des symptômes des maladies neuro-dégénératives.

Bénéfices supplémentaires?

D'autres recherches indiquent que les multilingues, du fait de l'augmentation, notamment, de leurs performances exécutives, ont une meilleure créativité (Tokuhama Espinoza, 2008), une meilleure mémoire de travail, et en fait, une meilleure mémoire globale : le langage est nettement corrélée avec la mémoire, puisque c'est sous forme phonologique et sémantique principalement, que l'on retient l'information, c'est-à-dire, sous forme de concepts/mots. Avoir accès, pour retenir l'information aux précisions et nuances (donc aux avantages) de deux langues différentes, ou plus, représentent donc un atout de taille pour encoder l'information en mémoire.

La présence de deux (ou plus) langues distinctes dans le système cognitif serait même un atout pour développer une conscience et une analyse des situations, du langage lui-même (méta-langage). L'habitude à transcrire, traduire, transformer les concepts d'une langue à l'autre permettrait d'abstraire plus facilement, de manipuler plus aisément les-dits concepts, et d'en saisir plus facilement les nuances, et avec une acuité et une sensibilité accrue (Kharkurin, 2007). Le multilinguisme est un entraînement constant qui enrichit et améliore la manipulation de symboles, langagiers... mais aussi, apparemment, issus d'autres supports.

C'est pourquoi d'autres études suggèrent que les multilingues sont également plus performants dans l'analyse d'images, n'ayant à priori rien à voir avec le langage! (Shapero & Bialystok 2005). Les multilingues sont en effet plus capables que les monolingues, de décrire correctement une image contenant d'autres images inclues dans celle-ci. L'analyse de l'environnement semble donc renforcée par le multilinguisme, et les retombées de tels bénéfices sont incalculables!

Toutes ces compétences améliorent vraisemblablement des fonctions d'ordres supérieurs ou spécifiques telles que les compétences sociales, communicatives, réflexives... et par conséquent, non seulement rendent plus intelligent mais aussi plus adapté à notre environnement actuel, sur des points parfois, n'ayant que peu de rapport avec le langage à proprement parler. Ce que l'on pensait être un handicap auparavant, se révèle finalement un véritable moteur cognitif, social et probablement affectif. Des avantages qui devraient inciter ceux parmi vous, s'il y en a, pour qui la langue française (très belle certes) est la seule, et pour lesquelles les langues étrangères représentent un blocage. Il y a de quoi avoir envie d'apprendre d'autres langues, sachant que plus l'on connait de langues, plus ces caractéristiques augmentées par le bilinguismes semblent s'améliorer.