Les raisons de l'auto-mutilation (vues par l'adolescent)



Un article commenté sur Mind Hack se plonge au cœur de l'auto-mutilation chez les adolescents, afin d'en déterminer les raisons principales, du point de vue de leurs auteurs. Jusqu'à présent, et encore maintenant, l'auto-mutilation semble plutôt considérée (par les adultes) comme une marque de demande, consciente ou non, d'attention (en dehors des cas de psychoses). Or, il s'avère que les principaux intéressés rejettent souvent cette explication, comment alors, l'expliquent-ils?

Contrairement à l'idée assez simple selon laquelle l'auto-mutilation relèverait d'un sentiment d'abandon ou de solitude, les adolescents qui se mutilent volontairement envisagent des raisons bien plus complexes. Qu'il s'agisse d'exercer un contrôle sur sa peine, de se punir, ou simplement de partager un trait que l'on ne trouve pas "chez les autres", une étude menée par Mustata et Gregory, publiée dans le Journal of Adolescence, révèle que les objectifs ou les raisons des adolescents pratiquant l'auto-mutilation sont multiples. Pour le comprendre, il faut vraisemblablement réussir à s'extraire de nos pensées classiques pour se mettre à la place de l'adolescent - ce que les adultes, qui ne cessent de répéter qu'ils ont été, eux aussi, ado, peuvent finalement vite oublier.

Think different

Ces chercheurs évoquent une certaine forme de pensée magique à l'origine de tels comportements, des croyances selon lesquelles des aspects du réel pourraient se modifier sans véritable raison ou logique, mais qui constituent des explications cohérentes à l'esprit des adolescents. Quelques exemples en sont donnés (traduits approximativement par nos soins) :

    1. Magic substitutions. This term refers to the magic belief in the transformation of one category of phenomena into another, e.g. emotional pain into physical, bad self into blood. For example, “I can’t handle mental or emotional pain, so I turn it into something I can handle, which is physical pain.”
Substitution magique : ce terme évoque la croyance selon laquelle on pourrait transformer la catégorie d'un phénomène, par exemple, de spirituel à physique (transformer mélancolie en douleur physique, auto-dépréciation en coupures...). Par exemple, "Je ne peux pas gérer la douleur émotionnelle, donc je la transforme en douleur physique, pour laquelle je peux faire quelque chose (i-e sur laquelle j'ai un contrôle).

Un objet mutilateur personnifié
    2. Transanimation of objects. Scored if an inanimate object, such as the blood, body or cutting instrument, is described as an active subject independent of the self. For example, “the blade is always so nice, like with every cut it lets the pain flow out; it lets it flood like a river of blood.” This example would also be scored as a magical substitution, where blood magically substitutes for emotional pain.
Personnification des objets : certains objets sont perçus comme ayant leur volonté propre, ils deviennent des sujets davantage que des objets inanimés, indépendants de celui qui s'auto-mutile. Par exemple : "la lame est si gentille, elle laisse couler la douleur avec chaque coupure, elle fait couler des rivières de sang". Cet exemple peut également être interprété en terme de substitution magique, le sang étant psychologiquement substitué à la douleur (émotionnelle).

    3. Transanimation of processes. Scored as present if a behaviour or phenomenon is seen as having autonomous agency. For example, “I still cut myself. Because to me that is my only true friend.”
Personnification des processus : de façon similaire aux objets, des comportements sont personnifiés, et considérés comme ayant leur propre existence mentale. Par exemple : "je me coupe encore, parce que pour moi, la coupure (i-e, l'action de se couper, l'auto-mutilation) est ma seule véritable amie".

"Tu vas prendre la main d'Alain Delon si tu
dis encore des sottises sur lui."
    4. Auto-relatedness. Scored if the narrator wrote about himself or herself as a separate person or a poorly integrated part. For example, “Don’t worry me, me will take care of you. It’s okay me, me is here now.”
Représentation de soi externalisée : la pensée style Alain Delon : parler de soi comme si l'on était une tierce personne, ou une petite partie de celle-ci. Par exemple (pas facile à traduire exactement...) : "ne t'inquiète pas pour ton ami/frère/fils (se référant à soi), il va prendre soin de toi, il est là".

    5. Split between inside and outside. Scored if the narrator describes a metaphysical difference between the inside and outside of the body. For example, “I feel so ugly inside, so dark and cold, on the outside I’m not exactly warm, but I’m not as cold.”
Division de soi : le narrateur décrit la présence de différences fondamentales entre son "soi intérieur" et son apparence externe (entre sa pensée et ce que l'on peut en voir...). Par exemple, "Je me sens si laid à l'intérieur de moi, si sombre et froid. A l'extérieur, je ne suis pas forcément chaud (gai, joyeux, sociable), mais pas aussi froid qu'à l'intérieur".

"Certes, mais moi, j'ai pas fait exprès"
    6. Scars reminding and communicating. Scored if scars or cuts communicate with or remind the narrator or others. For example, “I feel better when I see the cuts on my arms, I don’t know why, I mean I hate them. But they seem to make me feel like I guess someone gets it, gets why I do this to myself.”
Cicatrices communicatives et remémoratives (s'apparente à la personnification de processus et d'objets). La personne qui s'auto-mutile peut considèrer que les traces laissées communiquent avec elle (ou avec d'autres). Par exemple "Je me sens mieux quand je vois mes coupures sur les bras. Je veux dire, je les hais. Mais les voir me donne la sensation que quelqu'un comprend (ou a la possibilité de comprendre) pourquoi je me les suis faites."

Bien sûr, ces formes de pensées magiques ne sont pas de niveau similaire à celle des psychotiques : il s'agit davantage de formes de pensées qui présentent certaines caractéristiques pour l'adolescent : rassurer, rendre cohérent, gérer le réel...

Ces exemples ont le mérite d'étoffer le panel d'explications disponibles concernant des comportements généralement peu compris, en rappelant que les raisons de l'auto-mutilation ne sont pas nécessairement envisageables en terme de manque d'attention, mais peuvent être liées à des formes de pensées particulières, avec lesquelles l'auto-mutilation prend, aux yeux de l'adolescent, un sens, une signification, n'ayant a priori que peu de liens avec des sentiments d'abandon, la recherche d'identité, ou un manque de reconnaissance!


Gregory R. J., Mustata G. T. (2012). "Magical Thinking in narratives of adolescent cutters". Journal of Adolescence.