Les super pouvoirs du bébé : l'hyper sensibilité visuelle



Jetez un coup d’œil à la photo ci-contre et tentez de trouver les différences flagrantes entre ces deux visages de singes écureuils. Pas facile, n'est-ce pas? Pour la majorité d'entre nous, ces deux singes, autant qu'on puisse le percevoir, se ressemblent comme deux gouttes d'eau. On pourrait nous mettre dans la même pièce, que cela ne changerait rien : notre cerveau n'est plus capable de déterminer si l'un des deux est par exemple plus mignon que l'autre, ou présente un air plus agressif, s'ils sont probablement de la même famille ou si un lien de filiation est improbable. Et pourtant, des enfants de 6 mois pourraient en être, eux, étonnamment capables.


On sait qu'au cours de la première année, de nombreuses capacités cognitives se développent intensément chez le bébé. Entre 6 et 10 mois, le bébé acquière une sensibilité importante aux sons de sa langue maternelle, et devient capable de discriminer de plus en plus de sons. Des bébés de 6 mois présentent même une compréhension rudimentaire de certains mots, à la fois sur les intonations et les séquences sonores[1]. On sait également que ce développement s'accompagne de la perte de discrimination entre des sons d'une langue étrangère, alors que le bébé est capable très tôt, de distinguer des paroles prononcées dans une langue qui ne lui est pas familière.

Selon de Haan, Pascalis et Nelson (2002)[2], ce développement ne concerne pas seulement le langage, mais représente une évolution cognitive habituelle touchant de nombreuses fonctions perceptives, sinon toutes : dans le domaine de la reconnaissance des visages, ces auteurs ont montré que les bébés très jeunes sont étonnamment capables de distinguer les traits des visages humains, mais également animaux. Des bébés de 6 mois sont ainsi sensibles à la présentation d'un nouveau visage de singe, qu'un adulte a beaucoup de difficulté de distinguer du précédent. 
Le bébés distinguent tout aussi bien les deux visages de singes entre eux, que ceux des humains. (Img [2])

Comme la détection et la compréhension des émotions, chez l'homme autant que chez l'animal, cette faculté à distinguer les traits d'autres personnes, ou d'autres animaux, semble se perdre avec l'âge. Des bébés de 9 mois réagissent ainsi comme des adultes, ne percevant plus franchement de différences entre deux visages de singes qui leur sont présentés.

Des visages et des sons (Img : [3])
Non seulement la reconnaissance faciale, mais également les paroles (de singes!) sont accessibles au nourrisson : celui-ci est par exemple capable, entre 4 et 6 mois, de faire correspondre deux sons émis par des singes, avec les visages qui correspondent à chacun de ces sons[3]. Là encore, cette faculté se perd, puisque des enfants de 8 à 10 mois ne sont plus capables d'établir les correspondances correctes.

Ainsi, le jeune bébé semble beaucoup plus proche de la nature que ses parents, beaucoup plus sensible, surtout aux détails de son environnement qui, lorsqu'on est adulte, ne présentent plus vraiment d'importance : Michelle de Haan explique ainsi qu'avec l'âge, le cerveau s'habitue à filtrer les perceptions inutiles et à détecter plus intensément les informations utiles, telles que celles émises par les visages humains.

Tout est question d'habitude et de routine, cette même capacité à décoder les expressions humaines, se voyant à son tour de moins en moins utilisée lors de l'apparition du langage. Cette influence du langage semble par ailleurs se retrouver, même dans la fonction perceptive visuelle : d'après une étude menée en 2008, il semble que les enfants perçoivent les couleurs pour ce qu'elles sont, et non en référence au langage qui est le leur. Des enfants seraient ainsi plus sensibles aux nuances que les adultes, verraient le monde avec plus d'acuité, tandis que l'adulte, par habitude (notamment langagière) discriminerait de moins en moins les variations de couleurs.

Ces intrigantes expérimentations semblent nous apporter les preuves d'une différence notable de perception de l'environnement chez le nourrisson, se traduisant par une sensibilité accrue, par rapport à celle des adultes, au objets, aux êtres vivants, aux couleurs ou aux sons. Le regard d'un enfant sur le monde qui nous entoure serait-il en définitive plus acéré que le nôtre?


[1] Bergelson, E., Swingley D., (2012). "At 6–9 months, human infants know the meanings of many common nouns". Proceedings of the National Academy of Sciences, Février 13, 2012.
[2] Pascalis O., De Haan M., Nelson C. (2002). "Is Face Processing Species-Specific During the First Year of Life?". Science, Mai, 17, 2002. Vol. 296 no. 5571 pp. 1321-1323
[3]  Lewkowicz, Ghanzafar, 2006). "The decline of cross-species intersensory percpetion in human infants". PNAS. Avril, 25, 2006